Tandis que toute la Grande-Bretagne, communauté sorcière ou moldue, fêtait le réveillon de Noël dans un immeuble d’un quartier de Londres, une jeune femme se lamentait intérieurement à propos de sa soirée. Réunis autour d’une grande table en cerisier laqué, un élégant chemin en coton couleur crème traçant la route des plats aux convives, trois Moldus et un Sorcier mangeaient. Elise Smith, la maîtresse de maison, babillait à propos de ses difficultés à boucler son dernier roman à l’eau de rose, tandis que Colin Barnes, son compagnon, découpait une dinde rôtie, fermement tenue par un Severus Snape, Sorcier incognito, tout ceci sous les yeux d’une Jane Smith abasourdie face à la scène qui se déroulait.

La rédactrice, et héroïne d’une histoire pleine de rebondissements, maugréait silencieusement en jetant des regards menaçants à son mentor. Jane n’appréciait que moyennement l’attitude de l’homme en noir. Après sa sortie fracassante des toilettes, Snape n’avait eu de cesse de redoubler d’efforts pour se montrer affable, voire complice avec les parents de la jeune femme. Distribuant des sourires à tout va, se proposant régulièrement pour faire le service, comme un vrai gentleman, le Potionniste mettait un véritable point d’honneur à être le parfait invité. Au plus grand ravissement des deux aînés, décidés à adorer cet étrange inconnu, et au plus grand dam de la demoiselle.

« Vous me faites un peu penser à un personnage de roman, Severus. » Annonça Elise tout en servant un délicieux Corbières provenant de leur impressionnante cave à vin.

Jane manqua de s’étouffer avec les restes de son verre de Martini, et Colin leva les yeux au ciel en signe d’impuissance. Le concerné, lui, tendit délicatement son verre pour se faire servir, et arqua un sourcil amusé :

« C’est exactement ce que Jane m’a dit le jour de notre rencontre… » Susurra l’homme en noir en lançant à la jeune femme un regard entendu.

La Moldue allait lui répliquer quelque chose de cinglant, lorsque sa mère lui coupa la parole pour poursuivre :

« Cela ne m’étonne pas, Jane a toujours été fascinée par les personnages sombres et charismatiques des romans de Jane Austen. Saviez-vous que je l’ai prénommée d’après elle, d’ailleurs, Severus ?

— Maman… ! Tenta de rappeler à l’ordre sa fille d’un ton digne d’une ado en rébellion.

— Je l’ignorais. Répondit-t-il. C’est un excellent choix, si je puis me permettre, votre fille rend parfaitement hommage à ce grand écrivain. »

Elise acquiesça en souriant, tandis que Jane fixait le Sorcier la bouche grande ouverte, et les joues s’empourprant. Il y eut un léger silence, que les deux parents n’osèrent rompre pour des raisons romantiques, durant lequel le Sorcier et la Moldue se regardaient intensément. L’un en étirant lentement la bouche en un sourire victorieux, et l’autre rendue muette par la basse manœuvre parfaitement organisée qui se tramait malgré elle. La jeune femme cligna des yeux, avant de se ressaisir :

« Parce que vous connaissez Jane Austen, peut-être… ? Répliqua-t-elle venimeuse.

— Pour un Professeur de Poésie, cela vaut mieux. Et au risque de vous surprendre, je suis très flatté par la comparaison que vous et votre mère faites. Je suppose que je vous fais penser à ce Monsieur Darcy que vous deviez secrètement adorer lors de vos lectures. Contra-t-il. »

Jane rougit de plus belle et plongea instantanément les yeux vers sa dinde qui ne lui faisait définitivement plus envie. Sa mère, elle, gloussa, en jetant un regard amusé vers sa fille :

« Vous la connaissez que trop bien, Severus ! Jane ne s’est jamais lassée d’Orgueil et

— Maman… Gronda la concernée en boudant.

— Et elle vouait une passion sans limite à ce personnage qu’elle trouvait être le plus abouti de l’œuvre. Je la soupçonne même d’avoir cherché, au travers de ses relations, l’homme qui saurait…

— Maman !

— Allons, allons, Chérie, tu vois bien que tu embarrasses notre belle Elizabeth. Intervint Colin en faisant un clin d’œil complice à un Snape ravi par la situation.

— Tu as raison, et Severus doit être parfaitement au courant de toutes ses qualités ! Répliqua la matriarche en terminant son verre.

— Qui sont nombreuses, je n’ai pu que le constater. Acheva de torturer le Serpentard. »

Elise toussota, en hochant la tête en direction de son compagnon, tout en se pinçant les lèvres pour éviter d’éclater de rire devant la teinte écrevisse que prenait sa fille. Le cou rentré dans les épaules, les yeux baissés vers son assiette, Jane n’en menait pas large et maudissait mentalement toutes les personnes ici présentes qui se moquaient d’elle.

« Bon, eh bien, bon appétit ! » Chantonna Elise à l’ensemble de ses convives.

Ils dégustèrent en silence l’excellente dinde dorée, et sa sauce sucrée. Seul, le tintement des couverts et des verres rompait l’apparente paix qui régnait sur ce repas. Bien décidé à faire chèrement payer à la jeune femme sa présence ici, l’espion lui jetait de temps à autres un regard intense, parfois appuyé d’un petit sourire. Lorsqu’il ne resta plus qu’une carcasse de volaille sur la table, Elise se leva avec légèreté pour débarrasser, et sa fille la suivit avec empressement pour échapper à la vengeance du Potionniste.

Grand mal lui prit ! Elle qui pensait pouvoir fumer une cigarette salvatrice tout en s’enivrant de vin pour ne plus ressentir quoi que ce soit, fit face à l’œil maternel acéré et définitivement trop curieux :

« Tu rougis beaucoup, ma fille… Lui dit-elle en jetant les os dans une grande poubelle en inox. Tu rougis beaucoup pour simple boutade à propos de ton collègue…

— Oui, eh bien c’est peut-être parce que vous m’embarrassez devant un collègue de travail, justement !

— Je ne vois pas en quoi cela pourrait être embarrassant, Jane. A moins qu’il n’y ait eu de révélations gênantes de faites.

— Évidemment que c’est gênant, maman ! Tu peux aussi carrément lui dire quels posters de stars j’avais dans ma chambre quand j’étais petite, tant que tu y es !

— Cela n’a rien à voir, je parlais de ton personnage favori, rien de plus. C’est totalement innocent, Jane. Normalement. »

Une nouvelle fois, la Moldue avala de travers sa fumée, et observa avec horreur sa mère qui lui souriait. Elise fit une moue amusée devant l’expression de sa fille, avant de sortir du congélateur des boîtes de crème glacée. Tout en disposant soigneusement les boules dans d’élégantes coupelles, l’écrivain à succès chantonnait, ignorant superbement Jane comme elle savait si bien le faire lorsqu’elle voulait lui tirer les vers du nez.

« Qu’est-ce que tu veux dire par-là ? Demanda la scribouillarde en tombant, comme de coutume, dans le piège. Qu’est-ce que tu entends par « Normalement », au juste ?

— Rien de plus que ce que je viens de te dire, ma Chérie. Ce n’était qu’une conversation innocente, si tu l’as pris autrement, c’est qu’il en est peut-être autrement

— Certainement pas ! Se défendit la cadette en remuant si fort la main qu’elle en fit tomber de la cendre de sa cigarette. Avec Severus, ce n’est jamais innocent. Jamais.

— Ah, tiens donc… ?

— Je… Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, tu le sais très bien.

— Oui, mais tu viens de le dire.

— Sauf, que ce n’est pas dans ce sens- que je voulais le dire, maman.

— Et pourtant, je le comprends comme ça, ma fille.

— C’est que tu comprends mal, voilà tout ! Pesta Jane.

— Sûrement… »

Elise attrapa la crème fouettée qui était au réfrigérateur et la disposa sur les glaces qui commençaient déjà à fondre. Puis, elle prit des boîtes de décorations comestibles en forme de petites étoiles de toutes les couleurs, et se tourna soudainement vers la brune :

« Je te remets les étoiles vertes, comme l’année dernière, ma Puce. Mais pour ton… collègue de travail, je prends quoi ?

— Quelle question ! Vertes, évidemment, maman ! Marmonna Jane en pensant aux couleurs de Serpentard.

— Évidemment, quelle question… Vertes, comme toi. Merci ma Chérie ! »

Et Elise s’en alla en direction de la salle à manger, portant son plateau garni des desserts, pendant que Jane se répétait l’échange mentalement pour comprendre ce que sa mère avait sous-entendu. Lorsqu’elle parvint à saisir enfin le propos, elle jeta précipitamment sa clope par la fenêtre et déboula en panique devant Colin qui prenait sa coupelle avec ses étoiles bleues, et Snape qui observait avec curiosité ses étoiles vertes. Il était déjà trop tard pour intervenir, la rousse flamboyante souriait déjà au Maître des Potions :

« C”est une tradition dans la famille : tous les ans, chacun a le droit à ses étoiles colorées. Heureusement que Jane connaissait votre couleur favorite, Severus. Ma fille a toujours eu le sens de l’observation pour ses proches… »

L’homme en noir braqua immédiatement un regard indécis à la Rédactrice qui se tenait à présent à sa chaise pour ne pas chanceler. Snape était manifestement surpris, mais il se reprit bien vite, et su immédiatement comment tirer cette histoire à son avantage :

« Je suis touché d’avoir le droit à cette belle tradition. Et vous avez visé juste, Jane… Vous me connaissez, vous aussi, que trop bien. »

C’était un désastre, un cauchemar, une catastrophe ! Sa soirée, son unique soirée en compagnie de sa mère et de son père était un fiasco des plus mémorables ! Ce qui devait être un repas de Noël normal, en compagnie de personnes sans magie ni chapeau pointu, se transformait peu à peu sous ses yeux impuissants, en torture sans fin. Un supplice qui portait le nom de Severus Snape.

Jane se laissa choir, dépitée, sur sa chaise, et plongea une cuillère rageuse dans sa glace au chocolat, recouverte d’étoiles couleur jade. Ce détail n’échappa pas au Potionniste qui ouvrit la bouche pour le souligner, goguenard, mais la jeune femme le prit de court :

« Oui, je sais, Severus, j’aime le vert, comme vous. Maman s’est déjà chargée de me le faire remarquer… » Bouda-t-elle en fouettant sauvagement la crème définitivement pas assez fouettée à son goût.

Le Mangemort engloutit une cuillerée de glace pour étouffer un ricanement. Voir l’héritière de Gryffondor et Serdaigle, ancienne Professeur d’Etude des Moldus et bête noire de Dolorès Ombrage, bouder comme une gamine de quinze ans, était un plaisir infini. Peut-être même plus que de torturer Potter avec sa cape d’invisibilité… Ou peut-être pas d’avantage, mais en tous les cas, il ne s’était pas amusé ainsi depuis une éternité ! Trop occupé à déterminer quelle pourrait être sa prochaine remarque à double-sens, l’homme ne se rendit pas immédiatement compte que Colin lui posait une question :

« Veuillez m’excuser, le chocolat est réellement délicieux. Réussit-il à esquiver.

— Ce n’est rien. Je me demandais simplement pourquoi vous vous vouvoyiez encore tous les deux, depuis le temps que vous vous fréquentez.

— On ne se fréquente pas, papa, et…

— Oh, vieille habitude face aux élèves. Nous ne pouvons nous permettre d’être… Familiers lorsque nous sommes au Collège, vous comprenez. Répliqua Snape en sautant sur ce pain béni des Dieux.

— Ah, oui, c’est évident. Les habitudes ont la vie dure, hein Severus ? Cela doit être tout de même un peu étrange dans l’intimité…

— PAPA !

— COLIN ! »

Les deux femmes présentes s’offusquèrent simultanément. L’architecte haussa les épaules, pour signifier qu’il ne pensait pas à mal, tandis que mère et fille le fusillaient du regard. Snape, lui, déglutit péniblement, en se félicitant que l’attention de la Moldue soit focalisée sur son père. Elle était en effet la seule à table à connaître suffisamment son teint de peau pour se rendre compte que ses joues se faisaient moins pâles.

Il se tortilla légèrement sur sa chaise en se demandant si ce petit jeu n’allait pas trop loin. Il jeta un bref coup d’œil en direction de la Rédactrice qui se resservait un généreux verre de vin, et décida que tous les risques étaient bons à prendre, lorsqu’il la vit avaler le contenu de son verre d’une traite. Elise, elle, était occupée à secouer la tête en direction de son homme, qui arborait une mine penaude, ne comprenant toujours pas ce qu’il avait pu dire d’indélicat. Finalement, ils terminèrent leur dessert dans un mutisme pesant, et Jane et Snape se levèrent pour débarrasser spontanément.

Tous deux se fusillèrent du regard, manifestement agacés que l’autre ait eu la même solution de repli, mais ils durent continuer à faire bonne figure et s’emparèrent chacun des coupes, verres et cuillères qui jonchaient la table. La Moldue s’en fut le dos raide en direction de la cuisine. Elle ouvrit d’un geste rageur le lave-vaisselle, et enfourna tout ce qu’elle trouvait dedans sans se soucier de savoir si les lames des couteaux étaient ou non à l’endroit. Le Maître des Potions posa sur le plan de travail le plateau, et s’adossa au mur, orné d’un immense tableau en ardoise où figuraient des notes, listes de courses, et autres petits mots amoureux des parents écrits à la craie blanche.

« Je reconnais que le terrain commence à être glissant. Offrit-il en guise d’excuse pour rompre le silence tendu qu’il régnait entre eux.

— Glissant ? De tous les qualificatifs vous ne trouvez que « Glissant »?! Pesta Jane en faisant cliqueter les cuillères en les jetant dans le panier.

— Je ne vois pas… Fronça des sourcils l’homme avant d’ouvrir la bouche légèrement. Oh, Jane, vous avez l’esprit aussi mal placé que votre père !

— Ouais, ben Colin a bien été mis sur la voie, et pas par moi, je vous signale !

— Je n’ai strictement rien dit ! Se défendit-il sans pour autant renoncer à ricaner. C’est vous qui m’avez dit qu’ils s’imaginaient que l’on…

— Et vous en avez profité pour en rajouter une couche, en prime ! » Ragea Jane en tirant le deuxième rail pour y fourrer les assiettes. « Oh, Elise ! » Singea-t-elle en prenant la voix la plus grave qu’elle put. « Comme le prénom de votre fille est approprié… ! Il correspond tant à ses lectures pathétiques de gamine enamourée de personnages de roman ! Il va de soi que je ressemble à son héros favori et que cela ne peut être que le signe que nous vivons une grande histoire d’amour ! Et oui, Colin, je vous le confirme, je ne vouvoie pas votre fille quand je la…

— Smith ! Tonna l’espion d’une voix grave. Je n’ai jamais dit qu’Austen était de la littérature pathétique. Et vous avez tout à fait le droit de fantasmer sur qui bon vous semble, je m’en moque. Mais je ne vous permets pas d’être vulgaire me concernant…

— Oh, l’autre ! S’arrêta la Rédactrice en levant les yeux au ciel. Il s’imagine tout de suite que je fantasme sur Darcy ! Ce même Darcy à qui il s’est, avec beaucoup de vanité, comparé ! Je vous signale d’ailleurs au passage, Snape, que vous ne lui arrivez absolument pas à la cheville ! Ça, c’est un homme…

— Beau ténébreux ? Lui offrit-il en susurrant goguenard.

— Mais c’est pas vrai ! Vous me faites chier avec ça. Je l’ai dit pour faire rabattre son caquet à Black quand il tentait de me ventouser les mains ! Se plaignit Jane en recommençant à bourrer plus que de raison la machine.

— Oui, mais vous n’avez pensé qu’à ça. Et vous n’avez jamais fantasmé sur lui, peut-être… ?

— Pas sur vous, en tous les cas ! Cria presque la Moldue en claquant la porte du lave-vaisselle, furieuse.

— Quelles qualités a donc ce Mr. Darcy pour mériter une telle attention ? D’après vos dires, je pourrais être un personnage de roman, beau ténébreux…

— Êtes-vous en train de me faire la liste des raisons qui devraient me pousser à fantasmer sur vous, Severus ? » Demanda Jane choquée.

L’homme en noir allait répliquer, quand sa voix mourut à mesure qu’il se repassait ses derniers propos en tête. Il referma la bouche, et reprit le plateau désormais vide pour ouvrir le lave-vaisselle.

« Je ne sais pas ce que cette machine fait, mais vous avez oublié ça. Lui dit-il d’un ton de reproche.

— C’est un lave-vaisselle, Severus. Et vous éludez ma question. Vous voyez bien que votre petit jeu va trop loin ! » Lui répondit-elle en lui frottant le dos.

L’espion sursauta, et se retourna, le regard flamboyant :

« Qu’est-ce que vous croyez être en train de faire, Smith ! Siffla-t-il dangereusement.

— Vous avez de la craie plein la chemise, beau ténébreux pas très malin… » Lui répondit-elle en pointant le tableau noir barbouillé à présent et pratiquement effacé.

L’homme pesta dans sa barbe en tirant sa baguette de la poche pour se nettoyer lorsqu’il interrompit son geste avant de fixer Jane en réfléchissant. La Moldue le regarda en grimaçant, ne comprenant pas ce qu’il attendait d’elle, et glapit lorsqu’il l’agrippa par les épaules pour la plaquer au mur où il se trouvait précédemment. Il la fit se tortiller un instant, avant de la laisser enfin libre.

« Mais ça va pas, non ? Qu’est-ce que vous m’inventez, encore ? C’est une tradition chez vous, ou quoi ?

— Non, ça s’appelle une punition.

— Pour quoi, au juste ?

— Pour m’avoir touché sans y être autorisée !

— Mais ça ne va décidément pas mieux, vous ! » Pesta-t-elle en se rendant compte que son haut était tout aussi parsemé de craie que le sien. « Et je fais quoi, moi, maintenant ? Donnez-nous un coup de baguette, qu’on en finisse ! »

Alors, Snape pointa sa baguette sur sa chemise noire, et elle redevint impeccable. Puis, il la tourna en direction de la jeune femme, et eut un rictus mesquin :

« Oh, finalement, non Jane. Vous n’aurez qu’à vous débrouiller à la moldue… »

Il tourna les talons, et rejoignit les parents de la demoiselle dans le salon. La Rédactrice jura pour la énième fois depuis le début de la soirée, et lui emboîta le pas. Sur le canapé, Colin et Elise les attendaient avec les digestifs de rigueur et les fruits secs.

« Vous en avez mis du temps, les jeunes ! Souligna l’architecte en faisant un clin d’œil. Severus, vous reprendrez un verre de Whisky, ou vous préféreriez du Brandy, cette fois-ci ?

— Je vais rester au Whisky, s’il vous plaît, avec un glaçon. Accepta le Potionniste en prenant place.

— Assieds-toi ma Puce, je vais chercher les glaçons. » Se leva Elise.

La rousse repartit dans la cuisine, et l’on entendit le bruit du distributeur qui vomissait sa glace avec ravissement. Colin s’apprêta à questionner une nouvelle fois le Sorcier lorsque la mère se plaignit :

« Oh, non, sérieusement, Jane. Je fais comment maintenant pour mes courses ?! Vous pouviez pas faire attention ?

— De quoi tu…

— On a trouvé l’un des coupables, mon Cœur. Jane a le dos plein de craie ! Pouffa Colin en donnant un coup de coude à sa belle-fille.

— Tu vas en mettre plein le canapé, Jane ! Rabroua une nouvelle fois sa mère. Severus, vous auriez pu le lui enlever…

— A dire vrai, je n’y ai pas prêté attention sur le moment. Répliqua sibyllin le Serpentard en croisant les jambes.

— Ça, j’imagine bien ! Jane, va te changer au moins ! Et je ne te remercie pas pour mon tableau, hein ! »

La brune se leva hébétée pour rejoindre sa valise et monter se changer, lorsqu’elle comprit enfin la conversation qui venait de se tenir. Elle se retourna furibonde en direction de l’espion qui haussa un sourcil interrogateur. Elle ne dit rien, se contentant de secouer la tête menaçante, et s’éclipsa.

Sur le canapé, riant sous cape, Severus perdit soudainement de sa superbe lorsque celui qui se prenait pour son Beau-Père lui adressa un sourire profondément masculin. Il pâlit quelque peu lorsque la mère de Jane revint en faisant la grimace, comme devant un adolescent pris sur le fait d’une manifestation hormonale. Le Mangemort eu le bon goût de baisser les yeux, et se permit même de se sentir gêné par les remarques silencieuses de ses aînés.
La Moldue fini par redescendre, vêtue d’un T-Shirt R2D2 blanc, et se servit un verre de vin de noix en silence. Elise lui jeta un regard noir en faisant la moue devant son vêtement, mais ne dit rien. C’est finalement le Serpentard qui décida de mettre fin à cette mascarade :

« Il se fait tard, Elise, Colin, c’était un plaisir de faire votre connaissance ! Salua-t-il.

— Vous n’allez tout de même pas prendre le volant après ce que vous avez bu ! S’offusqua Colin.

— Heu… A dire vrai, je comptais…

— Hors de question Severus, si vous vous faisiez tuer, ou contrôler, je ne me le pardonnerai pas. Intervint Elise avec une voix de mère faisant la leçon. Vous ne nous dérangez pas, de toute manière. Et je tiens à ce que vous soyez là pour l’ouverture des cadeaux demain.

— Mais maman, il n’a rien…

— Tututut, ma Chérie ! Ce n’est pas grave. Laisse les tiens près du sapin, et monte lui montrer le chemin de ta chambre !

— De sa… ? Tenta Snape d’une voix blanche.

— Tout est prêt, j’ai fait le lit dès que j’ai su. »

Le Maître des Potions avait la bouche grande ouverte, mais sa collègue ne lui laissa pas le temps de répliquer et le tira par le bras, posa l’énorme sac de cadeaux qu’elle avait préparé sous l’arbre, et sortit pour prendre l’ascenseur menant au dernier étage. Dans la cage, les deux se tenaient côtes à côtes, perdus dans leurs pensées. L’homme en noir se traita mentalement d’imbécile lorsqu’il réalisa que les Moldus étaient réellement persuadés qu’il conduisait une voiture, et qu’il… Fréquentait leur fille.

L’ascenseur s’arrêta, et Jane sortit pour se diriger droit vers une porte en acier trempé. Elle l’ouvrit sur une immense chambre, collée à une non moins impressionnante salle de bain. La pièce était décorée sobrement d’un lit deux places à la couette moelleuse, d’un bureau et d’étagères garnies de livres et autres comics. Sur les murs, des posters de Han Solo, des Spices Girls, du Seigneur des Anneaux, … étaient accrochés par des punaises ou des épingles. Snape entra dans un geste automatique, et la brune referma la porte en la claquant.

« Et maintenant, on fait quoi, Monsieur le Génie ? » Lui demanda-t-elle en désignant le lit deux places.

Il ne répondit pas immédiatement, ne sachant, pour une fois, pas quoi répliquer. Il s’assit en silence sur l’un des bords du matelas, et finit par hausser les épaules.

« Je prends le lit, et vous dormez par terre. Annonça-t-il.

— Vous rigolez, j’espère ?! Et pourquoi vous, vous ne dormiriez pas au sol ?

— Parce que je suis l’invité, évidemment !

— Certainement pas ! Cracha Jane en se dirigeant vers sa valise. Vous m’avez pourri la soirée, vous assumez.

— Bon, eh bien nous dormons chacun de notre côté, alors. »

La jeune femme qui tenait sa trousse de toilette dans les mains la fit tomber dans un bruit mat, une expression choquée plaquée au visage.

« Je vous demande pardon ?

— Le lit est assez grand il me semble, et vous n’êtes pas si grosse.

— Mais allez donc vous faire… Minute. Pourquoi ne pas matérialiser un lit, avec votre magie ?

— Pour que vos parents se demandent comment on a pu en déménager un soudainement dans cette pièce ? Non, merci… Je tiens à ma baguette, et je ne souhaite pas que le Ministère m’accuse de quoi que ce soit !

— Super… Vraiment super Snape ! » Siffla la demoiselle en s’enfermant dans la salle de bain.

Elle ressortit une vingtaine de minutes plus tard, lavée, drapée dans un vieux T-Shirt « I love Beer », et un pantalon de jogging noir et blanc, puis se glissa sous la couette, le plus à droite possible.

« Vous êtes à tomber, Miss… Se moqua le Sorcier.

— Oh, ça va, hein ! Si vous voulez vous doucher, il y a tout ce qu’il faut dans la salle de bain, et pour vous changer… Je crains que vous ne soyez obligé d’emprunter des trucs à Colin. C’est à gauche en sortant de l’ascenseur, vous ne pouvez pas vous tromper.

— Vous n’allez pas me les chercher ? C’est très impoli de fouiller dans les affaires des gens, Miss. Je ne peux pas…

— Je suis certaine que cela ne vous posera pas trop de problème d’être incorrect pour une fois, Severus ! »

Concédant le point, le Serpentard la laissa seule le temps d’aller prendre ses affaires et sa douche. Il la rejoignit au lit une petite demi-heure après, un pantalon en coton noir, et un T-shirt noir trop petit étroit pour lui. Mais Jane ne dit rien, et se contenta de lui tourner le dos. Il se glissa également sous les draps, et la jeune femme se colla plus encore contre le bord, manifestement en équilibre.

« Je ne vais pas vous violer, détendez-vous ! Lui dit-il en prenant toutes ses aises.

— Je suis détendue, c’est vous qui devriez être gêné ! Et ne prenez pas toute la place ! Pesta-t-elle en se retournant enfin.

— Je ne prends pas toute la place, je suis sur ma partie.

— Vous n’avez pas de partie, c’est mon lit !

— Nous le partageons, j’ai donc une partie, et là, vous vous étalez sur la mienne ! »

Il se redressa dans le lit, la toisant, et posa la tranche de sa main entre eux, pour la faire courir sur la longueur. Cela traça un léger chemin dans le drap-housse, à peine visible malgré la lueur de la lampe de chevet.

« Voilà ! Dit-il en pointant le côté gauche. Ma partie, votre partie. Maintenant, voyons qui a son bras qui dépasse.

— Ça va, ça va, je vous la rends votre partie. » Marmonna la brune en éteignant la lumière.

Ils se rallongèrent en silence, épuisés par une journée totalement surréaliste. Dans le noir complet de la pièce, l’un comme l’autre ne pouvait voir que chacun avait les yeux grands ouverts, trop gênés par la situation pour arriver à fermer l’œil. Jane se retourna à nouveau sur le côté.

« Faites attention, vous me prenez toute la couverture ! Se plaignit l’espion.

— Je m’en fous, c’est ma partie de couverture, j’ai le droit !

— Ne jouez pas à ça avec moi, jeune fille, je peux aussi vous faire passer une nuit blanche. Menaça-t-il.

— Ne faites pas de promesse que vous ne sauriez tenir, Snape ! Répliqua goguenarde la demoiselle. »

En guise de réponse devant l’insulte à peine voilée, l’homme se tourna à son tour, en s’enroulant sauvagement, découvrant largement la Moldue qui protesta.

« Rendez-moi ma couverture !

— Vous l’avez, votre corps est simplement trop large pour être entièrement recouvert, voilà tout !

— Mais quel mufle ! Redites-ça pour voir ?!

— Votre corps est trop large.

— Je. Veux. Ma. Couverture ! Exigea Jane en tirant dessus comme une gamine.

— Et moi je veux dormir. »

La scribouillarde lui répondit par une tape sur l’épaule, et capitula, le souffle coupé par les cigarettes qu’elle fumait. Maudit sorcier. Elle plissa des yeux dans le noir, et sourit d’un sourire qui aurait probablement inquiété Snape s’il avait pu le voir. Finalement, elle ne dit rien, et se glissa sous ce qui lui restait de sa « partie de couverture ». C’est à dire collée au dos du Mangemort. L’homme tressailli.

« Smith ! Mais qu’est-ce qui vous prend ?

— Je tente de couvrir mon corps titanesque, Professeur. Lui répliqua-t-elle insolente.

— Etiez-vous obligée de… Ah ! S’exclama-t-il surpris. Qu’est-ce que… Vos pieds sont glacés, par Merlin !

— C’est ce qui arrive quand sa partie de couverture se retrouve enroulée autour d’un étranger.

— Ça suffit, Smith, décollez-vous ou je vous jette un sort !

— Je me décollerai quand j’aurai ma couverture, Snape.

— Smith ! Oh, Circée, la voilà. Pas étonnant que vos parents soient extatiques à l’idée que vous ayez réussi à leur ramener un homme ! »

Mouchée par la réplique mesquine qu’il venait de lui asséner, Jane ne dit rien et se contenta de bouder, lui faisant à nouveau dos. L’espion soupira d’agacement, et se tourna lui aussi, en maudissant sa collègue. Il ne parvint pas à trouver le sommeil, l’esprit trop occupé à occulter le fait qu’il dormait avec quelqu’un d’autre. Cela ne lui était jamais arrivé, et Severus n’était absolument pas un homme à trouver agréable l’idée d’une personne remuant dans son sommeil contre lui. La journée avait pourtant bien commencé, jusqu’à ce que ce vieux fou lui donne l’ordre d’aller escorter leur animal de compagnie.

Il était un espion, il était un combattant doué, il était un Maître des Potions, il était le Directeur de Serpentard, et il était Mangemort, que Diable ! Pas chaperon de Moldue en quête de socialisation ! Alors, lorsqu’il s’était retrouvé coincé avec elle et sa famille, l’homme n’avait pu s’empêcher de tourner tout ceci à son avantage en torturant la jeune femme. Elise et Colin étaient effectivement des gens sympathiques, bien que l’homme se dise après coup que cela devait être un enfer pour un quelconque prétendant. Il se mit un instant à la place d’un véritable soupirant, et frissonna, en repensant à l’interrogatoire et autres sous-entendus plus ou moins graveleux qu’il avait essuyé. Si cela l’avait beaucoup diverti en tant que fauteur de troubles, il comprenait néanmoins pourquoi Jane évitait au maximum de présenter qui que ce soit à ses parents. Mais avait-elle seulement quelqu’un à présenter ? Elle n’avait, après tout, manifesté aucune envie de voir quelqu’un d’autre que les gens qui les hébergeaient. Avait-elle des amis ? Un amant… ?

L’espion renifla à cette idée, fixant les ténèbres. Il était peu probable, connaissant Jane comme il apprenait à le faire, qu’un homme trouve grâce à ses yeux, ou puisse la supporter. Cette fillette avait un caractère épouvantable, ne cessait de répondre à tout bout de champ, refusait de capituler, même lorsqu’elle avait tort, et parlait sans arrêt. Oh Merlin, qu’est-ce qu’elle était bavarde ! Elle était intelligente et sympathique – quand elle se taisait – avait un certain sens de l’humour mais… Non, Snape ne parvenait décidément pas à s’imaginer le type d’homme qu’il faudrait à Jane Smith.

« Mr Darcy… » Marmonna-t-il, agacé, sans se rendre compte qu’il le faisait à voix haute.

Il avait lu Jane Austen, et de nombreux autres auteurs moldus, dans sa jeunesse. A dire vrai, Lily en était folle. Et il n’avait trouvé d’autre choix, pour partager cela avec son amie, que de se plonger dans la lecture de ces livres. A la pensée de Lily, l’homme en noir fronça les sourcils. Elle lui manquait beaucoup, même s’il devait admettre qu’entre la guerre et… tout le reste, il ne pensait plus aussi souvent à elle.

Lily était tout le contraire de Jane : Belle, douce, compréhensive, patiente, passionnée, mais timorée, sorcière, des yeux d’un vert émeraude magnifique… Alors que… La Moldue n’était pas laide, au contraire, elle était plutôt jolie pour une femme à la tignasse abondante et au teint rendu blafard par l’utilisation de l’ordinateur. Et elle était loin d’être stupide. Mais, Jane n’était pas une intellectuelle posée, elle était de ceux qui utilisaient leur intelligence pour survivre et ne pas se laisser marcher sur les pieds. Elle était mordante, beaucoup trop indisciplinée. Et elle ne cessait de lui pourrir la vie ! Elle l’agaçait à ne jamais rendre les armes lors de leurs joutes verbales. Même si, et Severus se refusait catégoriquement à l’admettre, l’homme adorait cela.

Il se retourna dans le lit, frustré d’être encore en train de penser à des choses aussi futiles. Dans le noir, il ne distinguait pratiquement rien, les volets intérieurs de la chambre étaient fermés, et ne laissaient qu’une ridicule lueur filtrer. Mais cela lui suffit pour découper à la louche la silhouette de la scribouillarde qui dormait. L’énorme silhouette, comme il se le répéta mentalement amusé. Jane n’avait réellement pas apprécié. Et pourtant, elle n’était pas plus épaisse qu’une femme normalement constituée. Mais cela l’avait piquée au vif, comme n’importe quelle autre demoiselle dans sa situation.

L’espion se détendit peu à peu, toujours en scrutant l’ombre de sa compagne temporaire de sommeil. Il s’autorisa même à penser un instant qu’il n’était pas si mal installé, et qu’il aurait peut-être une nuit reposante, lorsqu’un grondement le fit grimacer.

« Mais c’est pas vrai, Smith ! En plus vous ronflez ?! »