« Ploc. Ploc. Ploc. »

Ce n’est pas l’humidité de la pièce qui le frappa en premier, ni même la froideur de la pierre contre laquelle il reposait. Ce qui le tira d’une sourde torpeur dont il ne pouvait estimer la durée était bien la sensation troublante de ne plus sentir son corps. Mais cela ne dura que l’espace d’un instant. Un minuscule fragment de vie durant lequel Ronald Weasley n’avait plus l’impression d’être un être fait de chair et de sang. Le fragment d’après, l’instant qui suivit immédiatement, chaque fibre musculaire, chaque parcelle de ses os le fit intensément souffrir. Comme si la moindre once de vie en lui s’animait soudain et le secouait pour le faire réagir. Car, pour l’heure, il était incapable de bouger. Terrassé sans doute par la douleur, certainement par l’hébétement de sa situation. Il était allongé face contre terre, le nez éclaté et en sang contre une pierre qui sentait la pisse et l’humus. Sa jambe droite était tirée en équerre contre la gauche, comme lorsqu’il dormait sur le ventre. À ceci près que son genou n’était d’ordinaire pas aussi gonflé. Il n’arrivait pas à remettre en ordre ses idées. Que s’était-il passé ? Ne lui revint en mémoire que la fugace impression de devoir protéger des gens, l’impérative nécessité de tenir un lieu et l’urgence à rester alerte, quoi qu’il advienne. Il fouilla dans ses souvenirs immédiats et il entendit distinctement la voix de Tonks leur ordonner de se replier. Il entendit celle de Sirius lui dire qu’il ne pouvait faire ça. Faire quoi, d’ailleurs ? Il trembla brutalement, dans une tentative maladroite de se relever. Ah oui. Jouer les héros. C’était sans doute ça, ça.

S’imprima alors à lui le regard inquiet d’Hermione et il grogna sourdement. Il aurait aimé se dresser sur ses bras, tenir sur ses jambes, mais son corps endolori ne semblait plus lui répondre. Avait-il précisément subi le sortilège interdit ? Il n’en gardait aucun souvenir. De sa capture, à vrai dire, il n’avait en mémoire que quelques bribes. Il avait été percuté par un sortilège dont il n’arrivait pas à se souvenir de la formule, et les ténèbres l’avaient avalé pour ne le recracher qu’ici, misérable, désorienté et au bord de la panique. Quand il rassembla assez son esprit pour réaliser qu’il était captif des Mangemorts, il gémit piteusement, et son corps s’affaissa à nouveau.

***

« Et voici les dossiers, vous faut-il autre chose pour Lord Malefoy ? »

La jolie voix appartenait à Lucie Bowl, une jeune préposée aux archives d’à peine 21 ans. Toujours souriante et des vêtements colorés, elle était le rayon de bonheur quotidien d’Owen Bennett, secrétaire particulier de Lucius Malefoy. Un secrétaire qui ne ratait jamais une occasion de descendre au département des archives pour exhumer un dossier ou une simple lettre, quand bien même son supérieur n’en avait nul besoin. C’est que depuis qu’il avait découvert Lucie en entrant au service de Malefoy, Owen n’arrivait toujours pas à trouver le courage d’inviter la demoiselle à boire une bierre-au-beurre après le travail. Alors, il passait chaque jour à son bureau comme on pourrait se languir devant une vitrine sans un sou dans la poche. Il passait avec ses joues rougissantes et son balbutiement dont il avait honte. Mais allez savoir pourquoi, ce jour-ci, il se décida enfin à briser sa routine frustrante.

« Heu… Non, c’est… parfait. Heu…

— Oui ? lui demanda-t-elle en voyant qu’il restait planté devant son guichet.

— Rien ! Enfin… rien pour le heu… le travail.

— Et… en dehors du travail ? » Osa-t-elle en rougissant presque autant que lui.

Owen sentit ses entrailles se contracter et ses joues prendre feu. Son cœur battit à tout rompre et ses mains devinrent moites sur les dossiers qu’il tripotait maladroitement. Il se racla la gorge, fut tenté brièvement de battre en retraite, avant de sortir dans un seul souffle à s’assécher le gosier :

« Je-finis-à-17h-est-ce-que-vous-voulez-qu’on-se-retrouve-à-un-pub-pour-boire-et-manger-quelque-chose-enfin-si-vous-avez-faim-et-soif-sinon-on-peut-très-bien-aller-à-une-gallerie-ou-bien-au-chemin-de-traverse-ou…

— Je finis aussi à 17h, le coupa-t-elle en souriant très largement. Disons qu’on se retrouve aux cheminées pour transplaner ensemble au Chaudron Baveur… ?

— Oh ! Oh… O-oui !! À tout à l’heure, alors ! Heu… je vous laisse travailler et je retourne… eh bien je vais aller donner mes dossiers à Lord Malefoy ! »

Le léger rire qu’elle eut fut comme une envolée de papillons dans sa poitrine, et il eut l’impression que le chemin de retour jusqu’à son petit bureau était soudain plus court. « Ensemble au Chaudron Baveur » et « Transplaner ensemble » revenaient sans cesse dans son esprit embrumé par les vapeurs d’affection qu’il nourrissait depuis des mois pour l’archiviste. Quand il arriva à son bureau, il avait l’impression de flotter dans un confortable nuage de bonheur, se projetant mentalement dans cette soirée qui s’annonçait merveilleuse. Il avait osé ! Il avait enfin eu le courage de lui demander, et ce soir, il allait enfin faire sa connaissance et pouvoir lui dire combien elle illuminait ses journées. Quoique c’était peut-être trop tôt… ? Oh, il s’en fichait ! Il verrait bien sur le moment.

Déposant la pile d’archives concernant la liste des lois d’exception accordées aux Aurors lors de la précédente guerre, il ne s’intéressa pas dans l’immédiat au gros paquet que l’on avait déposé sur son bureau. Il préféra griffonner sur une feuille de parchemin une rapide lettre de réservation à l’attention du Chaudron Baveur, pour leur garantir des places assises autour d’un tonneau, et l’envoya d’un rapide coup de baguette au département des courriers urgents. Owen n’était pas le genre d’employés à utiliser ses privilèges à mauvais escient, mais il lui sembla que cette occasion justifiait à elle seule d’apposer le sceau du Ministre de la Justice, garantissant le traitement secret et rapide de sa missive. Il ne se doutait alors pas un seul instant que cela déclencherait une réaction en chaîne impliquant la fuite de l’information à un journal local, et un sitting de journalistes au Chaudron Baveur. Journalistes persuadés d’y cueillir Lucius Malefoy et son invité mystère.  Il ne s’en doutait pas, et n’aurait jamais l’opportunité de le savoir. Car, tandis qu’il se disait avec bonheur que jamais sa vie n’avait été si heureuse, il entreprit de sectionner les liens qui retenaient le paquet adressé « Uniquement à Monsieur le Ministre de la Justice, Lord Malefoy, en personne », révélant alors une boîte de métal brossé. Quand il ouvrit le couvercle et entendit un étrange « clic », Owen n’eut pas le réflexe de se mettre à couvert sous son bureau. Pas étonnant de la part d’un ancien Poufsouffle qui s’était acharné à postuler au rôle de gardien dans son équipe de Quidditch, en vain. Malheureusement pour lui, ce n’était pas un but qu’il laissa passer, mais bien une énorme déflagration qui balaya entièrement leur bureau.

***

« Attention Lord Neville Londubat, les autres elfes ne voient pas d’un bon œil vos visites. Dobby sait que c’est forcément important, mais Dobby ne va pas pouvoir empêcher les autres de tout raconter au Directeur très longtemps. »

Neville soupira en avisant la moue déconfite de l’elfe. Il balaya du regard la cuisine et ne manqua pas les œillades mauvaises des autres occupants. L’ancien serviteur de Lucius Malefoy disait vrai : la plupart des elfes de maison grimaçaient et fronçaient les sourcils. Il n’avait pas le droit d’être là en tant qu’étudiant… et la loyauté des créatures les poussait à ne pas vouloir aider un opposant aussi ouvert à Lord Voldemort. Sirius avait été très clair sur cette question quand il avait tout expliqué dans la cuisine : fidèles à l’école et au Directeur, les elfes et Poudlard en général étaient en priorité fidèles à son ou ses propriétaires. Hélas pour eux, c’était lui qu’ils combattaient. Dobby avait raison, il prenait de gros risques en leur rendant visite. Sans parler du fait qu’il avait, par deux fois, manqué de se faire repérer par Draco. Neville était cependant persuadé que le Serpentard n’avait rien dit aux autres. Cela, à cause de sa révélation de l’avant-veille. Le temps lui manquait, et il lui semblait que l’issue de la guerre n’avait jamais été aussi incertaine. Il hocha la tête, d’un air résolu.

« Je sais. Tu as raison. Mais je dois lui parler. Dis-lui que… Dis-lui que je sais tout, que je sais pour son Maître. »

Les oreilles de Dobby frémirent légèrement d’incompréhension, mais il s’inclina et disparut derrière la grande porte en bois que Neville ne parvenait pas à franchir depuis son retour à Poudlard. Resté avec les autres elfes, le Gryffondor tenta de masquer sa tension en affichant un léger sourire poli à leur égard, et il entendit clairement l’un d’eux grincer des dents. Le ton sembla monter soudain derrière la porte qui s’ouvrit brutalement sur un Dobby pratiquement jeté dehors, des pelures de pommes de terre sur la tête et les épaules.

« MENSONGES ! MENSONGES ! » Hurlait la voix grincheuse de Kreattur. « SORS D’ICI AMI DES TRAITRES A LEUR SANG ET DES SANGS DE BOURBES ! SORS D’ICI AVANT QUE KREATTUR NE TE DÉNONCE ! »

Neville ouvrit la bouche d’inquiétude et se précipita sur l’entrée qui lui fut claquée au nez. Contre la porte, il répliqua, la voix presque suppliante :

« Kreattur ! Ne fais pas ça ! Si tu parles de ça, tu sais ce qu’il se passera…

— Laissez-le Lord Londubat, Monsieur. Il ne veut rien entendre, et il ne changera pas.

— Tu avais bien réussi à aider Winky, répliqua Neville sans renoncer pour autant.

— Plus jeune, plus douce, elle n’avait pas le cœur aussi sec et les mots aussi tranchants que ce vieil elfe. Il n’a plus toute sa tête.

— Et vous le perturbez ! intervint une voix d’elfe autoritaire.

— Vous nous dérangez, même !

— Vous n’avez rien à faire ici.

— Retournez à votre dortoir avant que…

— Très bien, très bien ! coupa Neville en battant en retraite. Dobby, merci d’avoir essayé… On trouvera bien une solution. C’est important.

— Si vous le croyez, Lord Londubat. » Répondit doucement l’elfe avec amabilité.

Il le raccompagna jusqu’à la sortie des cuisines, et ferma très rapidement le passage secret sur lui. Assez pour qu’il comprenne que l’avertissement des autres elfes était très sérieux. Il se sentit dans une impasse. Impossible pour lui d’écrire à Sirius concernant cette affaire, il avait échoué et son ressenti vis-à-vis de son ancien elfe de maison était bien trop grand pour qu’il puisse l’aider. En retournant à Poudlard, il pensait qu’il arriverait, à force de patience et de diplomatie, à faire plier Kreattur. Mais il n’avait pas songé un seul instant qu’il ne parviendrait même pas à lui parler. Encore moins que les elfes se ligueraient contre lui.

« Merde… lâcha-t-il dans un souffle.

— Mrrrrow ?

— Encore en train de me surveiller, toi ? »

L’agacement de Neville monta d’un cran. D’ordinaire, il appréciait Merlin qu’il avait appris à connaître à force de le voir lui traîner autour, mais le Gryffondor continuait de se méfier de ce beau chat blanc rendu dodu par les soins du nouveau Directeur. Il lui semblait que ce chat était à Smith, sans grande certitude, cependant, et dans sa frustration générale, il n’apprécia pas de le voir dans le Hall. Pourquoi s’obstinait-il à rôder près de lui quand il allait aux cuisines, au juste ?!

« Que fais-tu au juste à chaque fois pour que tu croies que je te surveille ? »

Neville fusilla du regard la personne à qui appartenait cette voix traînante qui l’avait tant traumatisé lors de ses premières années.

« Et toi ? Tu n’as pas une salle commune où te terrer ? » Cracha Neville en perdant son sang-froid.

La coupe était pleine. Il toisa Malefoy, prêt à en découdre et à régler certains différends qui traînaient entre eux depuis leur première année. Frustré, fatigué, terriblement inquiet, Neville serra les poings et s’approcha menaçant. Tout aussi à fleur de peau, Draco ne recula pas et leva le menton.

« C’est toi qui dis ça ?! Tu es toujours ici, ou à la bibliothèque, ou dans le parc en train courir sur le terrain d’entraînement de DCFDM. T’as l’air paumé depuis que Potter et sa bande ne sont plus là. T’as perdu tes repères, c’est ça ? Tu n’as plus d’ordres auxquels obéir ?! »

Les entrailles de Draco se contractèrent quand il dit cela, se demandant à quel moment il ne parlait pas de lui. Les mots que Parkinson avait dits et qui l’avaient fait quitter une fois de plus la salle commune avec précipitation résonnaient encore « Tu es un lâche, comme ton idole l’était avant toi. Des lâches qui avancent dans l’ombre sans qu’on ne sache vraiment à qui ils sont fidèles. Mais on ne fera pas la même erreur deux fois, Malefoy ! ».

« Tout le monde n’est pas l’esclave d’un autre Sorcier, gronda Neville d’un air entendu.

— Je ne suis l’esclave de personne ! » cria alors Draco en relevant brutalement sa manche. « Un Malefoy ne s’agenouille devant personne !

— Lord Malefoy serait-il mort… ? se moqua le Gryffondor dans une saillie digne de son interlocuteur.

— Arrête, tu ne sais rien de mon père !

— Il n’est pas Mangemort, peut-être ?!

— Tu… Tais-toi. TAIS-TOI ! Tu ne comprends rien à rien !

— Je sais qu’il hait les nés-Moldus, je sais qu’il les torture, je sais… je sais tout ce que Harry et d’autres ont pu raconter à son sujet. »

Neville s’avança, lentement, baissant d’un ton à mesure que sa colère débordait. Draco ne recula pas pour autant.

« J’ai déjà assisté à des réunions de l’Ordre, mentit Neville. Je sais très bien ce qu’il s’y dit. Tu n’as jamais eu à entendre un rapport de Snape, n’est-ce pas ? Le soir de l’attaque à Godrics Hollow, tu n’as jamais eu à entendre l’exacte vérité de ton camp, hein ?!

— Mon père n’a pas…

— Ton père est un des leurs, coupa Neville. Tu n’as jamais eu à supporter le sortilège Doloris, hein ? Moi oui. Et c’était ta tante qui me l’a lancé, Malefoy. J’ai vu ma grand-mère se faire tuer sous mes yeux. Toi, qu’est-ce que tu sais de ce qu’ils font au juste ?

— … Je…

— Tais-toi. Tu ne sais pas ce que c’est que d’être la cible de ton camp. Tu ne sais pas ce que vous faites à vos ennemis, à de vieilles dames, à de jeunes enfants. À des gens sans défense, sans pouvoirs magiques. Juste parce que vous pensez que vous en avez le droit, et qu’eux, n’en ont aucun. Tu ne sais rien de ce qu’un Mangemort, un mec comme ton père ou Snape, peut faire. »

***

La porte de sa cellule s’ouvrit brutalement. Il entendit quelques rires, son nom être vaguement prononcé. Ron voulut voir ce qu’il se passait, mais ses yeux étaient gonflés par des coups dont il n’avait aucun souvenir. Sa gorge était sèche et il avait faim. Lui apportait-on à manger ? Il avança la main, à l’aveugle, celle qui lui appartenait encore, quand une violente douleur lui vrilla les nerfs du bras et du coude. Il la ramena rapidement contre lui et son autre main de métal en caressa le dos, certains doigts étaient tordus, quelqu’un venait de lui marcher dessus.

« Ne nous touche pas avec ton sang souillé par la traîtrise ! » Grogna une voix terrifiante que Ron n’avait jamais entendue.

Il voulut parler, répondre quelque chose. Dans sa tête, son instinct animal lui dictait de se taire, sa raison de réclamer à boire. Il ne put que croasser en guise de réplique et ça sembla amuser son tortionnaire.

« Quoi ? Qu’est-ce que t’essayes de nous dire, sale roux ?

— …u…

— QUOI ? Aller, parle, espèce de morveux pathétique, parle clairement !

— …eau…

— Ta salope de mère a pondu 7 bâtards sans leur apprendre la politesse, ou quoi ?! Demande mieux, ou j’te laisse crever ici.

— … s’il… eau… s’il vous… plaît…

— AH BEN, TU VOIS ?! »

La satisfaction dans l’intonation du Mangemort fut comme un coup dans l’estomac pour Ron qui sentit son sang battre plus fort encore dans sa tête terriblement douloureuse. Mais sa gorge et sa bouche lui brûlaient trop pour qu’il ne réponde quoi que ce soit. Un liquide coula sur sa joue et son nez, il ouvrit immédiatement la bouche, désespéré, et se maudit de se sentir même reconnaissant. Mais la tiédeur du liquide, l’aigreur sur sa langue le tirèrent brutalement de sa torpeur et il s’ébroua comme un animal. Le Mangemort jappa de rire, fier de son tour.

« BAH ALORS ? T’AS PAS SOIF ?! »

Ron força ses yeux à s’ouvrir et il distingua péniblement une énorme carrure chevelue devant lui, un cou massif et de grandes cuisses qui disparurent derrière une robe de Mangemort rabattue. Il se recroquevilla contre le mur, essuyant son visage de sa manche, les nerfs et l’esprit à vif. Pour l’instant, il était en vie, mais cela ne semblait pas être la priorité de son Ennemi.

***

« Nous en savons désormais davantage sur l’explosion survenue dans le centre de Londres ce matin vers 10h. Sur place, retrouvons notre envoyé spécial Adam Burnwood. Adam, vous avez des informations supplémentaires de Scotland Yard ?

— … Tout à fait, James, notre équipe a pu se faufiler près des lieux pour interroger l’Inspecteur en Chef qui renâclait à répondre à nos questions. Je vous propose de visionner notre microreportage à ce sujet :

« De la fumée s’élève encore de ce qui reste de vieilles toilettes publiques désaffectées. Longtemps sujettes à controverse dans le voisinage et plaintes nombreuses déposées auprès de la mairie pour se voir enfin rasées, les toilettes ne gêneront désormais plus les Londoniens. Autour d’un cratère de 4 mètres de large et d’une profondeur encore inconnue, Scotland Yard a dressé un cordon de sécurité qu’il nous est impossible de franchir, taisant les dommages réels de cette étrange explosion. Stupéfaits, les habitants et les personnes travaillant aux alentours racontent tous la même chose : un léger tremblement de terre avant que le sol ne s’ouvre sous leurs pieds, engloutissant ces W.C tant détestées. Explosion de canalisation ? Attentat raté visant en réalité les bouches du métro ? Nous avons posé nos questions à l’Inspecteur en Chef chargé, semble-t-il de l’affaire.

« Il n’y a, pour l’heure, aucune raison de conclure à un attentat. Bien qu’à cette heure le centre de Londres soit très fréquenté, le rayon limité de l’explosion ainsi que sa localisation laisse peu de doute quant à la piste accidentelle.

— Pourtant, nous voyons bien que Scotland Yard est déployée sur une affaire relevant normalement de la City of London Police…

— Devant le contexte actuel extrêmement tendu, nous apportons tout notre soutien à nos collègues de la City pour gérer cette crise sur le plan communication, vous n’êtes pas sans savoir que…

— Pouvez-vous donc expliquer pourquoi certains de vos hommes et femmes ici présents portent l’uniforme de la SCO19, alors que de votre aveu même, la piste terroriste est à écarter ?

— … Pour la sécurité de tous nos concitoyens, nous ne pouvons nous permettre de prendre le moindre risque, le contexte actuel… » »

Harry fronça les sourcils en regardant le reportage, quelque chose n’allait pas. Il sentait instinctivement que ce qu’il se passait était lié à leur guerre et le pauvre homme semblait s’empêtrer dans des explications confuses, les yeux voilés comme seul un sortilège Impardonnable pouvait faire. Il avait allumé la télévision après qu’ils aient reçu un sms d’Hermione quelques jours auparavant, les informant de ce qu’il s’était produit à Square Grimmaurd. Depuis, les jeunes gens restaient presque exclusivement branchés sur la BBC pour tenter d’apprendre quelque chose en direct à ce sujet, mais si l’affaire de Square Grimmaurd s’était transformée en « attaque au couteau de terroristes », ce qu’il venait de se passer allait être plus difficile à étouffer. Des toilettes qui explosent mystérieusement ? La magie était forcément dans le coup.

« C’est le Ministère qui a été attaqué, précisa Severus par-dessus son café noir. Étrange que Grang… Lafayette n’ait envoyé un message à ce sujet. Difficile de croire qu’ils ne sont pas déjà au courant avec Sinistros.

— MERLIN ! s’ébroua Harry, est-ce qu’il…

— Calmez-vous ! coupa Snape. Nous ne pouvons rien faire de plus ici, Jane enverra un message pour avoir de leurs nouvelles. Le sort de votre parrain n’a guère plus d’intérêt que de savoir qui aurait fait une telle chose, et pourquoi.

— Ce n’est pas évident, Severus ? Nos ennemis ont tenté d’atteindre Sinistros chez lui, ils ont tout à gagner à s’en prendre directement…

— Non. À moins qu’Il n’ait changé d’avis concernant le rôle que doit jouer le concurrent de votre ami, Il n’a aucune raison de faire du Ministère une cible d’attaque.

— Ne pourrait-on pas arrêter avec ces noms de codes ? Je commence à ne plus arriver à suivre.

— Vous régressez Pot-Harry, c’est pour notre sécur…

— Hey, mais c’est Tonks ! » Les coupa Luna sans faire grand cas des surnoms.

Elle pointait du doigt une partie de l’écran. Derrière le Commandant toujours en train de subir le pire interrogatoire de sa vie, on pouvait voir, dans un uniforme Moldu, une silhouette familière aller et venir en arrière-plan. Si les cheveux de Tonks étaient d’un noir très discret, ils reconnurent son visage de jeunette coincée dans le corps d’une militaire de 30 ans. Elle avait l’air épuisée, ses traits étaient tirés et elle semblait être là pour surveiller le déroulé des opérations Sorcières, tout en gardant un œil attentif sur le Moldu qui était interrogé.

« Pourquoi n’a-t-elle pas davantage transformé son visage ? demanda Harry.

— Ils ont dû se laisser surprendre. Les Moldus réagissent trop vite désormais, surtout vos journalistes, ajouta Severus en donnant un coup de tête en direction de Jane. Je suppose que c’est la B.I.T.E qui est en opération, ils doivent la déployer systématiquement, désormais.

— Ah vous arrivez à dire « bite », vous ?

— Pas « bite », Miss, la B.I.T.E… Peu importe. Je ne souhaite pas m’avancer, mais je pense peu probable que l’attaque vienne de Lui. Ou alors perd-Il définitivement la tête.

— Il n’est plus comme avant, confirma Harry. Quelque chose se passe de son côté.

— Vous pensez à quoi, au juste, Severus… ?

— Rien, une simple intuition. »

***

« Pourquoi nous n’avons pas été appelés, à ton avis ? » Demanda Belloc en se grattant paresseusement la tête avec le bout de sa baguette.

Son comparse referma la porte sur leur prisonnier misérable, haussant les épaules.

« Ch’sais pas. P’tet’ que c’est un autre escadron qui y est allé. Des recrues nouvelles-nouvelles, t’vois ? Comme pour une mission kamikaze ?

— Une quoi ?

— Une mission kamikaze, un truc de suicidaires-là. Tu viens, tu poses ta bombe, t’exploses et après tu gagnes tout plein d’trucs selon tes croyances.

— Kevin, t’es vraiment le pire Mangemort qui soit. T’as trop trempé chez tes p’tites moldues, elles t’ont pourri la tête avec leurs conneries.

— Ouais, ouais, p’tet’ ben qu’suis un vrai queuetard de Sang-de-Bourbe, mais ya pas tout à j’ter chez eux. À commencer par leurs meufs, si tu vois c’que j’veux dire… »

Un léger gémissement dans la geôle coupa le rire gras du Mangemort, qui tapa contre la porte pour faire taire leur captif.

« Ouais, ouais, je vois, répondit Belloc agacé. Et pour toi ça serait ça que fait Abernathy et les autres ? Prendre des nouveaux pour les faire exploser partout ?

— ‘La pas explosé le Ministère ?

— Si… je crois.

— Bah, voilà ! »

Le dénommé Kevin releva le menton fièrement comme s’il avait démontré quelque chose d’extraordinaire au prix d’un argumentaire poussé et impressionnant. Son comparse ne paraissait pas plus convaincu, mais en l’absence de réplique, il accepta l’idée qu’il n’était peut-être pas totalement dans le faux. Ils laissèrent seul le prisonnier qui, malgré son épuisement et sa souffrance, n’avait pas perdu une miette de la conversation. Ainsi, Ron apprenait que le Ministère avait été la cible d’une attaque qui laissait les Mangemorts perplexes. Il pensa immédiatement à Sirius, qu’il imagina être la personne principalement visée, compte tenu de l’échec de l’attaque de Square Grimmaurd. Mais, très vite, il pensa surtout à son père. Travaillait-il ce jour-là ? Avait-il été touché ? Il s’abîma dans son angoisse et sa faim, se laissant happer par les ténèbres glaciales de sa cellule, jusqu’à ce qu’une étrange impression ne le tire de sa rêverie. Il ouvrit légèrement les yeux, observant le judas qui était ouvert sur une paire d’yeux gris acier qu’il ne parvenait pas à remettre sur un visage. Il tenta de dire au Mangemort de décamper, mais retourna dans les limbes de l’inconscience.

Lucius referma le judas et fronça les sourcils. Que venait faire Weasley dans le plan du Maître ? Il voulait certainement l’utiliser pour atteindre Potter, mais dans quel but ?

« Tu te fais du souci pour le rouquin ? »

Malefoy se retint de ne pas sursauter et se détesta de n’avoir pu entendre l’importun arriver. Il devait être plus que jamais sur ses gardes et pourtant, ce genre de détails fuyaient son attention tant elle était accaparée par le tableau général qui ne cessait de prendre de l’ampleur.

« Tu poses des questions d’une rare imbécilité, Abernathy. »

Il ne prit pas la peine de se retourner et reprit sa route en direction du salon principal, laissant son interlocuteur lui courir après pour lui parler. Il avait en horreur cet homme qu’il considérait comme dangereux et sans éducation. Et cet ancien Gryffondor avait curieusement su prendre avantage de la mort de Bellatrix pour tenter de se glisser à sa place. Sans avoir la confiance et l’oreille du Maître, il avait néanmoins cette formidable capacité à semer le chaos autour de lui et à coordonner les Mangemorts pour les attaques. De quoi satisfaire amplement Voldemort qui les envoyait aux quatre coins du Royaume-Uni répandre la terreur sur les Moldus, ainsi que sur les Sorciers soupçonnés de les aider. Lucius savait que le premier cercle était très peu concerné par ces raids, pour la bonne raison que le Mage Noir gardait ses meilleurs éléments pour traquer Potter et ses alliés. Mais après quelques semaines infructueuses, il perdait de plus en plus patience et Abernathy en profitait pour glisser l’idée d’utiliser ce qu’il n’hésitait pas à appeler en coulisse « ses hommes ».

Malefoy le fit clopiner derrière lui jusqu’à la grande cheminée centrale. Ils étaient seuls, et cette idée ne lui plut pas particulièrement. Si Voldemort avait été présent, Abernathy aurait sans doute hésité à venir lui chercher des noises. Ce qu’il prenait l’habitude de faire depuis quelques semaines, particulièrement à propos d’un sujet.

« Tu sembles en tout cas en très bonne forme, Malefoy, siffla-t-il en se lovant dans un des grands fauteuils.

— Joseph, j’ai conscience que ton absence d’éducation ne soit pas de ton fait, mais tu serais bien avisé de ne pas oublier comment on s’adresse à quelqu’un de mon rang.

— Très bien, Monsieur le Ministre, se moqua Abernathy en omettant sciemment le titre de Lord. Justement, tu gambades bien pour un mec rescapé d’un grave attentat. Comment t’as fait pour ne pas y être ? Ce n’est pas comme si nous aurions pu te donner l’info, le Maître n’a pas commandité cette attaque.

— Les ordonne-t-Il toutes ? contra Lucius d’un air dédaigneux.

— Depuis la mort de Bellatrix, oui. Et Il les planifie même dans leurs moindres détails.

— Alors l’échec de Square Grimmaurd est un défaut de plan ou de mise en œuvre… ?

— Tu fais le malin vu qu’Il ne t’entend pas, mais…

Oh, tu penses que c’est un problème de préparation, donc ? »

Lucius ne put s’empêcher de lancer une œillade satisfaite à son cadet qui grinça des dents. Mais le nouveau Mangemort changea de tactique en même temps qu’il se décida à croiser les jambes.

« Je n’ai jamais préparé d’attaque, je n’ai aucun jugement à faire en la matière. Qu’en penses-tu, toi ? C’est bien toi le grand cerveau, pas cet imbécile de Robards. À moins que ça ne soit Tonks, qu’on sait tous être la petite chienne enragée du Ministère.

— Qu’est-ce que ton vocabulaire limité tente de me dire ? soupira Lucius feignant l’agacement, alors que sa main droite se raidissait sur le pommeau de sa canne.

— Que le Ministère c’est toi.

— Comment et pourquoi ferais-je une telle chose ?

— Ta Brigade a dû t’aider d’une façon ou d’une autre. Tu dois avoir dans ta poche des partisans qui…

— Des Aurors ayant faits le serment de combattre le mal et notre Maître accepteraient, d’après toi, de tuer des Sorciers et Sorcières innocents ? Et dans quel but ?

— Celui de te disculper, celui d’apparaître comme une victime. Tu n’as pas pu laisser Black prendre l’avantage sympathie dans les journaux. Être rescapé d’une attaque de l’Ennemi est si bon pour la côte populaire… être rescapé d’une attaque contre l’institution elle-même que tu souhaites représenter… C’est tellement plus puissant. »

Lucius cilla, fixant le feu d’un air interdit.

« Je crois que toi et le traitre avez beaucoup trop sous-estimé les Gryffondors, tonna la voix glaciale de Voldemort.

— Maître… s’inclina Lucius avec tout le calme dont il fut capable.

— Merci, mon Maître, se prosterna Abernathy.

— Ils sont plus malins que vous ne le pensiez, je suis curieux de connaître ta réponse, Lucius.

— Il… je dois admettre qu’il a vu juste, concéda le blond lentement. Néanmoins, je n’ai pas impliqué la Brigade dans cette attaque, mais des Moldus.

— AH ! tonna Joseph d’un air triomphant. Et il pactise avec cette fange de la race Humaine, il…

— Malin…, coupa Lucius en reprenant ses marques, mais il reste de basse extraction. Et son intelligence s’en ressent. »

L’insulte fit mouche sur cet homme immensément piqué de haine à l’égard des bourgeois, Lucius en profita pour continuer de s’adresser directement et uniquement à Voldemort.

« Vous devez déjà avoir compris, Maître. Mais il n’était pas question que l’on puisse remonter jusqu’à moi, encore moins que la Brigade soit salie. Mettre un Moldu sous imperium et lui ordonner de déposer un paquet piégé à la centrale de hiboux de Londres n’était guère compliqué. Le supprimer sans qu’il ne manque à personne non plus. Il me suffisait ensuite de ne pas être présent, ou du moins pas trop loin et de laisser le cours des choses filer.

— Tu ne t’impliques jamais, ne te montre jamais. Un vrai serpent qui reste tapi dans l’ombre pour attendre de frapper au bon moment, changeant de mue selon ses besoins.

— Merci, Maître. »

La voix de Lucius semblait assurée, mais quelque chose dans ses entrailles remuait. Des serpents, sans doute, tandis qu’il voyait Voldemort glisser vers lui comme l’un d’entre eux. Son instinct le mettait en garde.

« Un vrai serpent tapi dans l’ombre, répéta Voldemort en le regardant droit dans les yeux.

— Maître… ?

— Draco a quel âge ? »

Lucius sentit son ventre se tordre et il sut, sans même le regarder, qu’Abernathy peinait à contenir un sourire satisfait. Car cette conversation, celle-ci précisément, était le sujet avec lequel il le harcelait depuis quelque temps. Voldemort les avait-il déjà entendus ? Partageait-il sincèrement les mêmes inquiétudes ? Ou bien Joseph lui avait persiflé aux oreilles… ?

« Bientôt 17 ans, Monseigneur.

— Le même âge que les fils Goyle et Crabb, n’est-ce pas ?

— Oui, Maître.

— Qui ont reçu la Marque cet hiver, pour rejoindre nos rangs dans cette période charnière.

— C’est exact.

— Ton fils ne devrait donc guère tarder à en faire de même, alors. Tiens-moi informé de la date que tu auras choisie. »

Lucius ne put soutenir davantage le regard écarlate de son vis-à-vis, sachant pertinemment qu’il l’interpréterait pour ce que c’était : de la peur, et une volonté de fuir.

***

« Tu ne sais rien, Malefoy. Rien de la guerre. Rien parce que tu n’as jamais été au front. Et c’est pour ça que tu n’as aucun allié. »

Neville termina sa tirade avec les dents et les poings serrés. Toute sa frustration à l’égard de son échec avec Kreattur, son inquiétude vis-à-vis de Ron, sa haine sourde pour le blond qui avait enflé avec le temps ; tout ceci ressortait au moment le moins opportun, alors même que les cours du matin allaient se terminer et que les élèves débouleraient par centaine pour les cueillir dans cette empoignade. L’heure du déjeuner arrivait à grands pas et il ne restait qu’une poignée de minutes de calme à Poudlard avant de reprendre sa vie normale. Une vie qui serait à nouveau perturbée par l’annonce de l’attaque que tous ignoraient pour l’heure. C’est donc un Draco inconscient des enjeux actuels qui répondit, balbutiant presque :

« Stupide Gryffondor, il n’y a pas que le combat qui compte il y a aussi… on risque tous notre vie avec cette guerre, peu importe… peu importe…

— Tu es lâche, le coupa Neville, agacé. Le Professeur Smith avait dit que vous alliez être en grand danger, vous les Serpentards, mais ce que je vois là, c’est juste un lâche. Tu n’as pas la Marque, et après ? Que feras-tu quand tu devras la prendre, eh ? Quand ton père…

— Mon père… » Tenta d’interrompre Draco avant de se taire soudain.

Il se rendit compte qu’il ignorait les intentions de son père à ce sujet. L’obligerait-il ? Penserait-il que Draco les suivrait ? Les suivrait-il, d’ailleurs ? Merlin interrompit ses pensées par un miaulement qui se transforma en bâillement. Le jeune homme se sentit soudainement épuisé, écrasé par l’Histoire. Il s’appuya sur le sablier contre lequel Neville l’avait acculé.

« Je ne veux pas. »

Il avait expiré ça comme s’il s’agissait de son dernier souffle. Le Gryffondor fronça les sourcils et demanda brutalement :

« Tu ne veux pas quoi, Malefoy ?

— Je ne veux pas… Je ne veux pas être Mangemort, s’entendit-il avec effroi formuler ça à voix haute. Je ne suis pas un Mangemort. »

Il releva la tête avec un semblant de certitude dans les yeux, croisant le regard de Neville qui paraissait sceptique.

« Tu n’as peut-être pas le choix. »

Il avait répondu ça sans animosité aucune et Draco le prit comme un coup de poing dans l’estomac. Il cilla, sentit sa gorge devenir sèche. La phrase tournait dans son esprit tandis qu’il cherchait une réponse qui ne vint jamais. Peut-être, peut-être qu’il n’avait pas le choix. Pas le choix. Pas. Le. Choix.

Merlin miaula une nouvelle fois et bondit sur deux marches plus hautes, avant de se retourner vers les étudiants et de miauler en continu jusqu’à ce que Neville vienne à sa hauteur pour tenter de comprendre ce qu’il n’allait pas. Le chat miaula de plus belle en l’évitant, dardant son regard sur Draco qui ne voyait plus trop l’intérêt de se poser des questions à propos de cet animal ou de son prétendu propriétaire.

« Attends, je crois qu’il veut un truc. » Murmura Neville.

À peine eut-il dit ça que le chat bondit dans les escaliers, les invitants clairement à le suivre.

Pas le choix ?

***

Une délicieuse odeur de lard en sauce et de pois cassés le réveilla brutalement. À moins que cela ne soit la terrible crampe que cela ne déclencha dans son estomac ? Ron chercha d’un regard brumeux l’origine de cette torture et vit clairement qu’on avait installé dans un coin de la pièce un bureau, une chaise sur laquelle était un Sorcier et un repas complet et chaud. Il se redressa tant bien que mal, son poignet le faisant toujours atrocement souffrir, incapable de dire depuis combien de temps il était là. Le Sorcier avait le visage caché par la pénombre, mais il amena d’un geste simple de la baguette le plat à se mouvoir à la portée du jeune homme. Ron voulu rejeter la nourriture, voyant là un danger potentiel, mais sa faim et sa soif lui ôtèrent tout jugement. Il se jeta dessus avec gloutonnerie, chérissant chaque goutte de sauce qui inondait à présent ses dents et hydratait ses lèvres gercées.

« J’espère que tu sauras nourrir ma curiosité en retour, Ronald Weasley. »

Ron tressaillit en entendant cette voix. Pendant des années, Harry la lui avait décrite, tout d’abord avec les mots d’un enfant traumatisé de 11 ans, puis peu à peu avec ceux d’un jeune homme qui savait qui il devait affronter et vaincre. Bien qu’elle ait résonné dans les voûtes de Poudlard lors de l’attaque, elle le transperça comme s’il entendait pour la première fois. Cela lui coupa instantanément l’appétit, et il repoussa l’assiette encore à moitié pleine, ce qui déclencha le rire suraigu qu’Harry connaissait depuis le meurtre de ses parents.

« Mange, tu vas avoir besoin de forces pour survivre à cette longue nuit qui nous attend. »

Voldemort se pencha légèrement en avant, dévoilant son visage à la lumière et ses yeux écarlates se plongèrent dans le regard de son cadet. Ron hoqueta quand il sentit l’esprit du plus grand mage noir de ce siècle écraser le sien avec violence.

***

Depuis qu’il avait ramené la coupe à la maison et qu’ils avaient compris de quoi il s’agissait, Narcissa ne parvenait plus à se sentir en sécurité au manoir. À chaque instant, elle sursautait au moindre bruit en s’attendait à voir débarquer le Seigneur des Ténèbres ou un de ses sbires. Sans cesse, son esprit revenait avec une terreur sourde sur cet objet qu’ils avaient caché dans un mur enchanté de leur demeure. Était-il vraiment introuvable à cet endroit ? Est-ce que l’elfe de maison n’allait pas tomber dessus par inadvertance ? Et si Voldemort voulait récupérer la coupe après la mort de Bellatrix ? À cette idée, Narcissa se redressa immédiatement de son fauteuil, la colonne vertébrale traversée d’un frisson glacial horriblement désagréable. Il allait venir, c’était évident ! Voldemort devait se douter que le leg allait lui être transmis… À moins qu’il ne veuille pas intervenir de peur de leur mettre la puce à l’oreille… ? Cette oscillation entre terreur et soulagement lui faisait battre le cœur à vive allure et lui donnait le tournis.

Quand la porte d’entrée claqua sur son époux, Narcissa se leva d’un bond en tirant sa baguette, prête à faire face. Lucius la cueillit dans un salon qui sentait légèrement la transpiration et l’angoisse. Cela faisait des heures que sa femme ressassait ses pensées sans trouver d’échappatoire.  La voir dans cet état ne fit qu’augmenter sa propre détresse quand il sentit qu’il ne pourrait pas se reposer sur son calme et sa sagesse habituels. Il eut l’impression de flancher, que son être tout entier était prêt à s’effondrer. Elle le comprit immédiatement et gémit d’angoisse :

« Que se passe-t-il ? Quelqu’un a compris pour l’attaque ? »

Lucius lui jeta un regard plein d’amour, esquissant un bref sourire. Bien sûr que Narcissa savait que c’était lui. Comment cette femme pleine d’intelligence et qui le connaissait si bien n’aurait pas pu deviner ses desseins ?

« Tu es vraiment quelqu’un d’extraordinaire. » Murmura-t-il avant de s’asseoir avec lassitude dans un fauteuil en face.

Il leva sa baguette et l’agita pour conjurer des verres et une bouteille qu’il tendit à son épouse. Narcissa ne goûta ni le compliment ni l’amour de son mari, certaine que quelque chose de très grave se passait.

« Bois, s’il te plaît, assieds-toi, et bois quelque chose. Tu as mangé, aujourd’hui ?

— Ça suffit, lui répondit-elle d’une voix tendue. Qu’est-ce qui se passe ? »

Il hésita à tout lui raconter, voulant sans doute éviter de se montrer trop brutal, mais l’information tournait en boucle dans son esprit. Il n’arrivait plus à penser. D’ordinaire, il aurait déjà trouvé une solution, imaginé mille plans, mais ça lui était impossible. Non, ce soir, Lucius Malefoy était incapable de sortir son fils de cette impasse. Lui qui avait su éviter Azkaban, la mort et gravir les échelons politiques se sentait impuissant face à la situation. Le désespoir l’envahit soudain, et des larmes douloureuses montèrent à ses yeux. Avec la disparition du Mage Noir 16 ans auparavant, il avait tant espéré que son fils…

« Il veut que Draco prenne la Marque. »

Le choc se lisait sur le visage de Narcissa qui sentit ses jambes céder sous son poids. Ce que cette mère avait tant redouté se produisait bel et bien. Elle tomba à genoux au sol, incapable d’articuler de parler. Dans son esprit se bousculait une supplique : « Pas Draco, pas Draco, je vous en supplie, pas lui ! »

« Je dois décider une date. » Ajouta Lucius d’un air absent en vidant d’une traite son verre.

Toujours incapable de parler, Narcissa serra ses bras autour de son ventre comme pour protéger son enfant. Elle ne put retenir ses larmes.

« Je n’ai pas su quoi répondre… » Avoua Lucius avec honte.

Narcissa serra les dents, eut envie de hurler contre son mari, de l’accuser de les avoir mis dans cette situation, d’avoir pris les mauvaises décisions, mais elle savait au fond d’elle-même qu’ils avaient tous deux emprunté cette voie en pleine connaissance de cause. Tous deux avaient cru dans ce Mage aux idées brillantes et pleines de bon sens pour le monde Sorcier. Et tous deux avaient compris l’intérêt qu’ils avaient à jouer cette partie-là. Ils n’avaient juste pas compris qu’ils avaient misé leur bien le plus précieux : leur unique enfant. Elle gémit comme si elle était blessée physiquement. Quand Draco était né, ils n’avaient guère pensé à cette éventualité, prétendant qu’ils seraient même fiers. Mais il n’avait pas deux ans quand Voldemort disparut pour laisser place à une ère de paix et de tranquillité. Ce qu’ils n’avaient jamais connu eux-mêmes, puisqu’ayant vécu la guerre contre Grindelwald puis celle de Voldemort, Narcissa et Lucius s’étaient surpris à espérer pouvoir l’offrir à leur fils. Alors, quand le Seigneur des Ténèbres avait fait son grand retour…

« Je ne sais pas quoi faire. » Se lamenta son mari à voix haute. « Il n’a pas le choix. Nous n’avons pas le choix. »

Narcissa trembla à cette assertion, le visage ravagé de larmes tandis qu’elle laissait son regard s’abîmer dans les flammes du foyer, cherchant une chaleur qu’elle ne parvenait pas à ressentir. Si seulement Dumbledore n’était pas mort, pensa-t-elle, peut-être aurait-il pu protéger Draco… ? Et Severus… Si Severus était toujours… Elle hoqueta.

« Non. »

Lucius releva la tête, choqué, en direction de sa femme. Il la vit serrer les poings, dardant le feu d’un regard déterminé et rageur. Il ne comprit pas.

« Non ! » Répéta-t-elle avec une conviction infaillible. « Non. Il n’aura pas notre fils. Il ne nous prendra pas notre fils.

— ‘Cissa, nous…

— J’ai dit « Non ».

— Mon Aimée… Il nous tuera tous si nous… Nous n’avons pas le choix.

— Si. Si, nous l’avons, maintenant. »