On aurait pu croire que le retour officiel de Lord Voldemort aurait suffi à faire annuler les épreuves de fin d’année, mais les élèves – et enseignants surveillants – avaient vite déchanté : Dumbledore avait bel et bien maintenu les examens.

« En temps de guerre, bien plus qu’en temps de paix, vos têtes doivent être correctement remplies. Ou bien sera-t-il inutile de s’en servir. » Avait annoncé le vieux Directeur devant un parterre d’élèves médusés. Puis, après une petite pause durant laquelle l’on put voir Severus Snape marmonner quelque chose, il avait ajouté : « À moins que vous ne comptiez les utiliser comme bélier face à vos assaillants. Certes. »

La plupart des élèves ne sut s’il fallait ou non rire, et les rares à avoir compris que la réplique venait de leur détestable Professeur de Potions grimacèrent en lui jetant un regard mauvais. Harry pour sa part se surprit à pincer les lèvres pour s’empêcher de ricaner. Il avisa la table des professeurs qui riaient de la déconfiture de leurs cadets, et croisa sans le vouloir le regard de Jane. Elle lui sourit, avant de se prendre un coup de coude la part de son voisin.

Harry fronça les sourcils en se rendant compte que c’était Snape qui le lui avait donné. Il crut sur le moment que l’homme l’avait fait pour interrompre leur échange, lorsqu’il vit justement Trelawney lui parler. L’espace d’un instant, Harry se demanda si l’homme en noir n’appelait tout simplement pas sa collègue à l’aide. Mais cela ne lui ressemblait pas. Pas plus que de disputer des parties d’échecs avec elle

À la table des Professeurs, Severus était au supplice depuis la fin du discours, alors qu’il se retrouvait coincé aux côtés d’une Sybille plus sibylline qu’à l’ordinaire. La voyante descendait fréquemment maintenant que les évènements devenaient « propices », histoire de se mêler à l’ambiance et d’y ajouter un grain de superstition. Elle harassait l’homme en noir de prédictions plus alarmistes les unes que les autres. Il venait de se voir prophétiser sa troisième mort avant la fin de l’année, lorsqu’il craqua, et donna un coup de coude à sa voisine.

« Sybille, vous ne voyez pas que vous l’avez tué trois fois avant septembre ? Une noyade si j’ai bien compris, une explosion de chaudron et… Tenta de se souvenir Jane, amusée.

— Et un suicide, Smith. Acheva Severus en levant les yeux au ciel.

— Exactement. Affirma la voyante sans se départir de son air. Je ne suis pas certaine pour l’explosion, mais je vois la noyade… À moins que cela ne soit pour symboliser le chagrin… Chagrin qui mène à la pendaison.

— Chagrin pour quoi, au juste ? Siffla l’espion à bout de patience. Pour avoir vu exploser la potion avec laquelle je comptais vous faire disparaître ?

— Du tout. Répliqua Trelawney d’un air pincé, sous le rire discret de Jane. Vous ne devriez pas vous moquer ainsi de mon troisième œil, Severus. Il n’a pas vu que de mauvaises choses… À moins que justement cela ne soit… Oui, cela devait être littéral et a dû précipiter votre fin.

— Par l’Enfer, cessez donc avec votre histoire de plumes, vous me brisez menu les scarabées ! » Craqua l’homme avant de se lever en trombes.

Tandis que l’enseignante de la Divination remontait ses énormes lunettes sur son nez, Jane profita de la sortie du Maître des Potions pour s’éclipser également et le rattraper. À un angle de couloir désert, elle finit par arriver à sa hauteur, et l’homme explosa :

« Parce qu’une fois, enfin deux… DEUX FOIS cette folle a prophétisé quelque chose, elle croit qu’elle a un don !

— C’est quoi cette histoire de plumes ?

— Ça fait plusieurs fois qu’elle me harcèle avec ça ! Même avant qu’Ombrage ne la vire – et j’avais eu une paix royale alors, elle m’en parlait !

— Severus, vous allez m’expliquer ?

— Il n’y a rien à expliquer ! Elle m’a dit de ne jamais accepter de plume sous peine de voir le corbeau y perdre les siennes… Ou quelque chose dans ce mauvais-goût-là.

— Peut-être qu’elle vous aime bien… ? Lui proposa Jane après un instant de réflexion. »

Snape s’arrêta net et observa la jeune femme en la regardant bizarrement. Il s’approcha lentement, comme pour lui laisser le temps de se raviser.

« Qu’est-ce que vous avez en tête, encore… ?

— Severus, ne me dites pas que vous ignorez la signification de « Tailler une plume » ? Lui rétorqua la Moldue d’un air goguenard.

— Vous… »

Mais elle le planta dans le couloir en ricanant, le laissant seul avec cette improbable et détestable histoire.

***

Salle des Professeurs, 1 juillet, 10h02,

Calé dans un fauteuil moelleux bien trop grand pour lui, le Professeur Flitwick frissonnait de bonheur en buvant son quatrième chocolat chaud corsé de la matinée. À ses côtés, Minerva McGonagall dégustait son thé de chardon en lisant un livre obscur sans titre, et Miss Pomfresh et Chourave prenaient soin d’une pousse de dictame, en la repiquant dans un pot plus adapté. Dans un angle, affairés à terminer de saupoudrer les cookies d’un glaçage magique, Dumbledore, Hagrid et Bibine se disputaient discrètement la couleur.

Tout ce beau monde produisait un petit brouhaha joyeux et détendu, qu’une porte massive, claquée avec précipitation, fit taire immédiatement. Dans l’encadrement, les joues légèrement rosies par l’essoufflement, se tenait Severus Snape qui inspira doucement, avant de rentrer d’un pas noble. Mais personne n’était dupe de son empressement, et encore moins son vieux Directeur qui ne put s’empêcher de s’offrir le plaisir de le taquiner :

« Vous êtes bien tardif aujourd’hui, Severus… Habituellement on vous voit plutôt au petit-déjeuner. Mauvaise nuit ? J’espère qu’il n’en est pas de même pour notre jeune Jane. D’ailleurs, vous auriez de ses nouvelles, nous ne l’avons pas vu non plus. » Débita-t-il d’une voix un peu trop enjouée.

L’homme en noir se servit son premier café dans un geste agacé, prenant bien soin d’être silencieux. La porte s’ouvrit une nouvelle fois, sur une Jane chargée de lourdes valises, Merlin coincé sous le bras qui se débattait frénétiquement.

« Miss Smith… Bredouilla Albus en remontant ses lunettes d’un majeur nacré de sucre-glace, qu’est-ce que c’est que tout ça ?

— Ben… Mes affaires. Le train part dans une heure, non ?

— Le train ? Quel train ?

— Le Poudlard Express, Monsieur le Directeur, Sourit la Moldue en déposant Merlin à terre et ses valises d’un même geste. »

Un borborygme attira l’attention de la salle : Severus venait de s’étouffer avec son café, et toussotait.

« Comme c’est mignon…  Susurra-t-il en reprenant une gorgée, tandis que le vieux mage léchait son doigt sucré d’un air absent.

— Miss, Commença-t-il, Vous voulez des cookies ?

— Non, merci. Mais… Attendez, je pars bien avec les petits, quand même ?

— Et partir où, Smith ?

— Ben… Ben chez moi. Répondit la Moldue d’une voix aussi blanche que son visage. »

Albus, Minerva, et Severus échangèrent un regard lourd de sens. L’homme en noir marmonna quelque chose comme « Si vous lui aviez mis les points sur les « i » au lieu de m’imaginer une vie privée… », Minerva inspira profondément pour se donner le courage de répondre, et le vainqueur de Grindelwald… Se contenta de mordre dans un cookie d’un air gêné. Jane gémit et se laissa tomber sur une chaise qui craqua dramatiquement. Pendant que Snape lui servait un café dans un geste qui ne pouvait être autrement interprété que comme de la pitié, Albus cherchait ses mots, en vain.

« Je n’ai pas le droit, c’est ça ? Demanda-t-elle en bougonnant.

— Disons que ce n’est pas le plus opportun, Miss… Vous habitez dans le centre de Londres…

— Oui, d’accord, comme Severus, et alors ?

— Ah, vous le savez… ?

— C’est moi qui l’ai mentionné, Albus, ne vous éparpillez pas.

— Elle aurait pu le savoir parce que…

— Non. Elle n’aurait pas pu. On peut en finir ?

— Oui, oui. Jane, ce n’est pas que nous ne vous faisons pas confiance…

— Ni même qu’on tienne particulièrement à votre petite tête. Ajouta Snape dans sa tasse.

— Ou que l’on s’imagine nécessairement qu’il va vous arriver malheur…

— C’est à cause de ce qui se passe ? J’veux dire, vous laissez bien les autres enfants rentrer chez eux que je sache. Les coupa-t-elle.

— Les autres enfants sont sous la tutelle de leurs parents, Miss. Précisa Albus.

— Et accessoirement, ont des pouvoirs magiques. Ce qui est utile face à des Mangemorts. Ajouta Snape.

— Très malin. Potter, qui est recherché par l’Autre, peut rentrer… Mais moi qui ne suis connue ni d’Ève, ni d’Adam, non ?

— Vous tenez vraiment à ce que Oaken en profite pour vous rendre une visite ? Qu’on vous repère, qu’on sache ce que vous êtes ? Répliqua l’homme en noir.

— Ça va, j’ai pas la lèpre non plus, et Londres, c’est grand !

— Peut-être que nous pourrons faire une petite exception plus tard, si jamais vous êtes accompagnée, à la limite…

— N’escomptez certainement pas… Aucun de vous deux ! Gronda Severus.

— Bon… Après, vous avez beaucoup de travail qui vous attend, Miss… Proposa doucement le vieil homme. L’été va être riche en papiers croustillants.

— Mais… Et mes vacances… ? Bredouilla la jeune femme.

— Des vacances pour quoi, Smith ? Vous n’avez même pas enseigné un semestre entier ! Ne poussez pas l’ancêtre dans le filet du Diable, non plus ! Railla son mentor.

— Si j’avais su… Je ne me serais pas levée si tôt… Se plaignit-elle rejointe par le miaulement de Merlin.

— Ah, justement, vous avez bien dormi, Miss ? Reprit Albus ravi de dévier sur ce sujet.

— Pourquoi cette…

— Monsieur le Directeur ! Avertit Snape d’une voix suffisamment menaçante pour que Chourave et Pomfresh arrêtent de mimer une taille au pauvre dictame effeuillé par les commérages.

— Severus est arrivé en retard ce matin. Ça n’a pas dû vous échapper, Jane. Trancha Minerva sans relever les yeux de son livre. Et Severus n’est jamais en retard un matin de fin d’année. Qu’il ne vienne pas au petit-déjeuner n’est pas choquant. Qu’il arrive avec deux minutes de retard sur son planning…

— Son planning… ?

— Je N’AI PAS de planning.

— Si, le planning de Severus. Couina Flitwick d’un air sérieux. Dix heures : deuxième café. Dix heures dix : lecture du journal.

— Dix heures quarante : nouveau café. Acquiesça Chourave depuis son coin.

— Dix heures quarante et cinq minutes : il le prend, et s’en va en nous souhaitant une BONNE JOURNÉE ! Insista Minerva avec un sourire en coin.

— …

— Onze heures moins deux minutes : Severus est dissimulé sur la gare de Pré-au-Lard, en train d’observer les élèves monter dans le train. Continua Albus.

— Et Onze heures dix : il prend la route des Trois-Balais pour s’offrir encore un café… avec une pointe de Whisky, histoire de fêter ça. Termina Minerva en observant son ancien élève avec sadisme.

— Sornettes et racontars de…

— Fêter quoi, au juste ? Finit par demander la Moldue avec un sourire en coin.

— Le départ des élèves ! Répondirent-ils presque à l’unisson. »

Sur sa chaise, la tasse vide le narguant, Severus grimaçait en refusant de confirmer ou non cette histoire. Se mordant la lèvre pour ne pas ricaner, Jane reformula d’une voix enjouée :

« Vous prenez vraiment deux heures pour aller les voir s’en aller… ?

— Oui. Et je vais prendre des vacances aussi !  Répliqua-t-il méchamment en se levant.

—  Bonne journée, mon garçon ! Lui lança le vieil homme.

— C’est ça. »

Mais Snape ou même Smith n’étaient pas les seuls à avoir vu leur matinée gâchée, tout autant que le début de leurs vacances. Harry aussi se sentait déçu par la perspective de prendre le train pour…

« Fais pas la gueule comme ça, aller ! Ça va passer super vite.

— Ouais, je sais, Ron. Mais…

— Pis, il suffit que tu négocies une autorisation de la part de ton oncle, et c’est réglé ! T’sais bien ce qu’a dit Hermione, nan ?

— Ouais… Ouais. C’est chouette qu’elle ait trouvé ça, d’ailleurs. Se rappela Harry en souriant.

— Bah, ouais ! Aller, viens. On a dit qu’on allait manger une glace avec Neville et Luna avant de partir ! »

Harry hocha la tête, et refit un dernier état des lieux avant de sortir : son énorme valise était prête et parfaitement bouclée, son lit était pas trop mal fait (exigence d’Hermione qui estimait que ce n’était pas le rôle des elfes), et il n’avait pas oublié de récupérer le miroir sous le matelas. Il jeta un coup d’œil à la fenêtre, et le soleil éclatant de juin le fit se défaire de sa veste. Vérifiant qu’il avait bien une petite bourse sur lui pour le voyage, il se décida enfin à rejoindre ses amis.

Il y avait foule dans les jardins de l’école et sur le chemin qui menait à Pré-au-Lard. Sur les quais de la gare, qui bénéficiaient de bancs et de différents stands et roulottes sortis pour l’occasion, les élèves se retrouvaient une dernière fois pour y acheter une glace, une sucrerie, ou encore un dernier jus de citrouille. Ron, Hermione, et Neville avaient déjà trouvé un coin et mangeaient tranquillement une douceur, lorsqu’Harry les rejoint.

« Luna ne devait pas être avec vous ? Demanda-t-il à peine arrivé.

— Si si, elle est juste allée chercher un deuxième nappage pour sa mousse au chocolat, qui manquait, selon elle, de chocolat justement.

— Je t’ai pris une double-glace vanille et meringue à la fraise. Rebondit Hermione en tendant à son ami le cornet. »

Tandis qu’ils mangeaient tous dans un relatif silence gourmand, ils virent passer rapidement Draco Malefoy flanqué de ses deux acolytes, et de Pansy Parkinson qui trottinait pour tenter de rester à sa hauteur. Le blond arborait sa mine des grands jours et toisait tout le monde d’un regard coulé en direction du bas, comme si tous lui étaient physiquement inférieurs.

« Quel connard ! S’étrangla Harry en mordant bêtement dans sa glace, s’offrant une migraine de premier choix. Quel connard ! Parce que Voldemort est officiellement de retour, il se pavane comme s’il était le nouveau roi de Poudlard. Il ferait mieux de faire profil bas ce fils de Mangemort, à sa place j’aurais peur de me faire friser ma permanente…

— Mais tu n’es pas à sa place, Harry Potter. Commenta une voix qui intervint derrière un mont de mousse au chocolat, dégoulinant de nappage magique. D’ailleurs, si lui était à ta place, peut-être qu’il jouerait les fiers encore, et incarnerait la nouvelle vision du Monde Magique.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Draco Malefoy veut être ton opposant sur l’échiquier politique, autant que Lucius tente d’être celui de Monsieur Weasley, d’une certaine manière…

— Je ne…

— Si si, moi si je vois très bien, Coupa Ron les sourcils froncés. Luna a raison, Draco annonce ainsi que cette révélation ne fait peur à personne et qu’il y a bel et bien des opposants à Harry Potter ou encore Dumbledore. Et c’est probablement la meilleure chose à faire en de telles circonstances…

— Attends, tu fais un compliment à cette fouine, et tu ne suggères quand même pas que je me mette à rouler des bras, et à rabaisser tout l’monde façon…

— Non, j’observe, c’est tout. Par ailleurs, chacun doit avoir sa méthode, Poursuivi Ron toujours aussi concentré. C’est même essentiel, mais après la tempête médiatique autour de Sirius et Ombrage, il sera peut-être intéressant de retravailler ton image… »

Hermione regardait Ron avec de grands yeux surpris, Neville faisait la moue en observant Malefoy, comme s’il cherchait à trouver une solution plus agréable pour son ami. Luna avait les yeux rivés sur sa mousse, mais le jeune Attrapeur sentait pourtant que son attention était étrangement sur lui. Quant à lui, justement, il allait répliquer que c’était une idée stupide, avant de se raviser en se reprenant de plein fouet ses dernières décisions. À jouer les Élus, il fallait aller jusqu’au bout.

« Vous êtes en train de parler de faire… Une sorte de campagne de communication ? Demanda-t-il incertain et quelque peu gêné devant l’apparent ridicule de cette formulation.

— On va peut-être attendre encore un peu pour ton poste de Premier Ministre, Se moqua gentiment Ron, Mais réfléchir à ton image ne serait pas inutile, oui…

— Ce qui ne veut pas dire que tu cesserais d’être Harry Potter. Ajouta Luna comme si elle comprenait immédiatement son problème. Peut-être même commencerais-tu à l’incarner.

— Mais je voulais juste…

— Ouais, être Harry “Juste Harry“, je me souviens. Rassura Ron en surprenant son meilleur ami. T’inquiète pas et bouffe ta glace, on t’explique simplement que Malefoy a une attitude de connard, parce qu’il doit incarner le connard, c’est comme ça. »

Harry mordit une nouvelle fois dans sa glace par pur réflexe, et frissonna en continuant d’observer au loin sa Némésis qui semblait en grande conversation avec des septièmes années de sa maison. À le regarder de plus près, il se rendit compte que Draco avait laissé tomber son uniforme et arborait un costume noir à six boutons, parfaitement bien coupé, sur une chemise anthracite et cravate d’un vert presque noir. Harry haussa les sourcils en se rendant compte que le blond semblait du même âge que ses aînés dans cet accoutrement, et ressemblait davantage à un homme d’affaires influent, qu’à un simple écolier. Il parlait en remuant le moins possible des lèvres, regardant à peine son interlocuteur gardant le visage de trois-quarts. À cet instant, Harry comprit où ses amis voulaient en venir et il fronça les narines dans un air de dégoût absolu : il n’avait vraiment pas envie de jouer à ces jeux, mais il lui semblait de plus en plus impossible d’y échapper.

« … Du coup, tu penses t’investir dans le procès, Harry ? Le tira de sa rêverie Hermione.

— Hein ? Lequel ?

— Celui de Sirius ! À tous les coups, la question va être réglée avant la rentrée, je pense que le Ministère va tout faire pour se rattraper.

— Heu… Je sais pas, je ne sais même pas si Sirius va porter plainte, en fait…

— Harry, avant ça, il doit être jugé, tu te souviens ? Ça sera rapide vu que Pettigrow a été capturé, mais vous allez devoir patienter un peu avant de vous retrouver. C’est pour ça que je te demande : vas-tu intervenir ? »

C’était une question qu’il ne s’était pas posée. Sur le moment, il fut tenté de lui répondre qu’il n’avait aucune influence sur ce genre de procédures, avant de se rappeler qu’il était Harry Potter, et qu’on allait juger son parrain pour la trahison et la mort de ses parents, les martyres Potter. Bien sûr qu’il avait de l’influence sur ce procès !

« Je n’y ai pas songé, encore… Avoua-t-il. Je devrais peut-être me proposer pour les témoins à sa décharge, non ?

— La victime présumée défendant le bourreau présumé ! S’amusa Neville. Ça va encore faire les gros titres… ! »

Ils en rigolèrent, imaginant la tenue de ce procès et les feuilles de choux rédigées – si tant est qu’il officie encore – par Connor Oaken. Ça les tint occupés assez longtemps pour qu’une paire d’yeux noir onyx puisse les voir – avec grand soulagement – monter dans ce fichu train, et partir enfin loin de cette fichue école.

Bien loin d’aller se prendre sagement une glace, Severus Snape se dirigea droit vers les trois-balais pour son Irish Coffee rituel, les propos des jeunes gens en tête. Pas si bêtes… Et ce semblant de compliment lui gâcha presque la joie de leur départ.

***

« Le Chicaneur, Edition du 13 juillet 2016,

 

PROCÈS DE L’ORPHELIN – HARRY POTTER TÉMOIGNERA À L’AUDIENCE !

 

Ça n’est pas un scoop, mais nous vous le confirmons tout de même, Harry Potter sera bel et bien appelé dans ce qui a été renommé par les journalistes (nous, pour être précis) “le procès de l’orphelin” ; procès qui oppose l’ancien prisonnier Sirius Black et Harry Potter. Ce procès emblématique, dont nous avions été privés il y a seize ans, a finalement lieu avec deux rebondissements : le premier étant qu’une des victimes se retrouve bel et bien vivante et sur le banc des témoins, et que la seconde… La seconde n’est autre que le jeune Harry Potter lui-même qui est cité comme témoin à charges contre Sirius Black. Retour sur ce procès incroyable qui s’annonce plein de rebondissements !

QUAND LE BOURREAU SE FAIT VICTIME

 

Il est important de vous rappeler que Sirius Black a été arbitrairement enfermé à perpétuité à Azkaban pour le meurtre de Peter Pettigrow, d’une dizaine de Moldus, ainsi que de Lily et de James Potter. Si à l’époque la Justice aimait à être approximative et expéditive, aujourd’hui le fait que Pettigrow soit en vie oblige l’ensemble de nos magistrats à enquêter et à faire procès.

C’est dans ce contexte particulier, avec la possible démission de Cornélius Fudge, et le retour de Voldemort, que Sirius Black est jugé pour ces meurtres, et le jeune Potter appelé à la barre. Nous savons à la Rédaction combien Black a de nombreuses admiratrices, qu’elles se rassurent : Harry Potter n’a pas décidé de faire renfermer celui qui est également son parrain… Tout l’enjeu de ce procès sera donc de faire requalifier les accusations et… »

 

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Lui demanda Vernon Dursley d’un ton brusque. »

Harry releva les yeux de son exemplaire du Chicaneur (qui ressemblait étrangement à un journal normal), et hésita avant de répondre finalement très calmement :

« C’est un article qui est consacré au procès de Sir…

— C’est bon, c’est bon ! » Coupa son oncle précipitamment en regardant inquiet par la fenêtre, comme pour vérifier que personne n’avait entendu.

Harry les avait mis au courant, bien sûr. Et parce que Monsieur Weasley allait leur rendre visite afin lui servir de chauffeur et d’escorte jusqu’au procès, Harry avait tenu à être le plus au clair avec sa famille concernant la procédure toute entière. Après tout, du verdict dépendrait le fait qu’il quitte ou non définitivement leur garde. Fait qui semblait tous les soulager, et le garçon ne put leur en vouloir, sachant combien il était désormais très dangereux de jouer les gardiens d’Élu…

Harry préféra ne pas agacer son oncle, qui avait fini par accepter qu’il puisse disposer librement de ses affaires pourvu qu’elles aient l’air normal, ou qu’il en voit le moins possible. Il plia donc le journal en deux, cala un toast beurré en travers de sa bouche, fit un signe de tête vers Vernon, et prit congé. En remontant une nouvelle fois dans sa piaule, il entendit la porte de la chambre de Dudley se fermer précipitamment. Son cousin ne lui avait pas adressé une seule fois la parole et avait un comportement étrange à son endroit. Harry avait hésité à lui parler directement, imaginant que c’était peut-être lié à la mauvaise expérience passée avec les Détraqueurs. Et, même s’il était plutôt curieux quant à cette histoire, le Gryffondor ne voulait pas pour autant retourner le couteau dans la plaie. Cela semblait être un moment très traumatisant, et l’absence d’une bonne relation entre eux ne facilitait certainement pas la chose.

Le garçon jeta le journal sur son bureau, et termina de mâcher sa tartine en regardant par la fenêtre : le soleil commençait à se lever et à projeter de grands traits roses et violets sur les nuages habituels de la région. S’abîmant dans la contemplation des pelouses parfaitement bien entretenues des voisins, Harry sursauta presque quand son oncle l’appela fort depuis le salon. Arthur devait être arrivé, et il était l’heure d’y aller. Il jeta un œil au miroir de sa chambre pour confirmer qu’il avait une allure banale, mais présentable, et rajusta sa cravate avant de descendre, sa baguette comme de coutume, glissée dans sa chaussette.

« Bonjour Harry ! Le salua Monsieur Weasley en souriant. Ah, parfait, je vois que tu as remis ton costume…

— Oui, c’est important de faire bonne impression quand on veut obtenir quelque chose. Confirma Vernon sans leur accorder pourtant le moindre regard.

— C’est bien, c’est bien… Tu as fait quelques bagages ? Tu vas rester quelques temps chez nous, pendant la durée du procès, quoi… Monsieur Dursley a signé un papier officiel autorisant…

— Bonjour M’sieur Weasley, pardon, mais pourquoi il faut une autorisation, on n’a jamais eu besoin…

— Eh bien jusqu’ici le Ministère se fichait un peu de l’aspect légal te concernant, et en plein procès, tu te doutes qu’il nous faut être le plus propre possible, surtout Sirius. »

Arthur avait dit cela d’un air gêné et Harry mis quelques minutes à comprendre qu’il n’y avait pas que le Ministère qui se moquait de la légalité des choses : de toute évidence Dumbledore aussi. Il ne pipa mot, et après avoir souhaité la bonne journée à sa famille d’accueil, il emboîta le pas à l’Auror pour être transplané.

« Moi je veux bien jouer les nègres pour votre petite rébellion de communication, mais à un moment donné, il va falloir me laisser faire mon boulot dans de bonnes conditions. » Avait argumenté Jane en se roulant une cigarette dans le bureau du Directeur.

Forte d’un prétexte pour sortir, la jeune femme s’était pointée dans le bureau du vieux mage, avec l’idée de négocier une excursion à Londres pour couvrir le procès de Sirius, manque de pot pour elle… Albus était déjà réquisitionné par la personne la moins incline à ce qu’elle se balade en dehors du château.

« Vous n’avez pas eu besoin de vous déplacer à ce que je sache jusqu’ici. Et il me semble que vos articles remplissaient parfaitement leur office… Susurra Snape en croisant les jambes.

— Jusqu’ici, Severus, je n’avais pas un procès à retranscrire.

— Mais personne ne vous le demande, votre travail est de rapporter les faits, non ? On ne vous demande pas de les vivre.

— Ça aide pour pouvoir les rapporter, Severus. Et mon contrat avec le Chicaneur stipule bien des exclus.

— Oh, je suis certain que Monsieur Potter sera ravi de vous accorder à vous, et uniquement à vous, une interview à huit-clos.

— Je… Okay, ça oui. Mais si le Chicaneur n’offre pas SA version des faits, Loïs Lane passera pour une journaliste de seconde zone. Parce que j’peux vous garantir que le Oaken, il sera là !

— Raison de plus pour que vous restiez ici à jouer avec vos plumes, et pas à vous pavaner entre au Ministère ! Si l’on vous reconnaissait…

— C’est un risque à prendre. Monsieur le Directeur, vous qui êtes stratège, vous devez bien voir où je veux en venir, non ? Prit la jeune femme à parti.

— Évidemment qu’il voit ! Et vos flatteries grossières n’y changeront rien. Répondit à sa place le Maître des Potions. Vous cherchez par tous les moyens à vous extraire de ce château et à me faire ch…

— Allons Severus !

— Mais dites-lui que c’est une bêtise crasse, Albus ! Dites-lui qu’on ne peut pas laisser sa tête s’ébahir au Ministère ! Faut-il réellement que je sois celui qui souligne sans arrêt les évidences, ici ?

— On appelle ça un “Captain Obvious” Severus, et je m’en passerais bien. En rajouta-t-elle.

— C’est dangereux en effet, mais…

— Je me fous de vos références Moldues de “Pop-Culture” comme vous dites, vous êtes complètement inconsciente.

— … Mais je pense qu’il peut être possible de…

— Au moins vous retenez les termes. Mais je suis sérieuse, il y a une carte à jouer, et pas des moindres.

— … Oui, et je pense qu’avec une…

— Vous êtes une piètre joueuse d’échecs, alors ne me faites pas le couplet de la stratégie, Smith !

— Ça n’a rien à voir ! Et vous le savez très bien.

— Au contraire, c’est pour ça que je souligne ce fait, en “Captain Obvious” comme vous dites.

— Mais c’est pas vrai ! Monsieur le Directeur, vous en pensez quoi ?

— Oui, Albus, tranchez donc ! »

Les deux s’étaient tournés vers lui et le regardaient d’un air courroucé, attendant que le mage leur délivre sa sagesse. Mais le vieillard se contenta de rester muet et immobile sur sa chaise, à tel point que Snape se pencha vers lui d’un air inquiet.

« Je vais bien Severus, je vais bien… J’attendais juste d’avoir votre autorisation à tous les deux pour pouvoir enfin m’exprimer. »

Ses interlocuteurs eurent le bon goût de rougir comme des jeunes enfants pris en faute, et ça amusa grandement le Directeur, qui reprit :

« Je pense qu’en effet c’est une obligation pour votre personnage que d’y être, mais Severus a raison sur un point : vous ne pouvez vous présenter en votre nom propre. En revanche, il me semble bien que ce même Severus est passé Maître dans…

— N’y songez pas.

— C’est un ordre, Severus. Répliqua très calmement Dumbledore en le regardant droit dans les yeux.

— Soit…

— Miss Smith, soyez très attentive et particulièrement sérieuse, ce n’est pas une faveur que je vous fais, mais une mission que je vous confie. Vous avez raison sur un point : il faut une retranscription parfaite de ce procès. Nous ne pouvons laisser le Ministère être les seuls à communiquer sur l’une des plus grosses erreurs judiciaires de notre époque. Et ils vont chercher à minimiser leur responsabilité et la gravité des faits.

— Tout en vous mettant dans le lot de ceux n’ayant pas demandé un procès… Glissa Jane instinctivement, sans même y réfléchir.

— Ça, typiquement, Smith, vous allez éviter. Commenta Severus en reniflant. C’est le genre d’insolence qui ne se jette pas à la face d’un magistrat, ou d’un nanti au Ministère.

— Peu importe que vous ayez raison, d’ailleurs. Acquiesça Dumbledore en jetant un regard si froid à la jeune femme, qu’elle comprit immédiatement qu’elle avait soulevé un point grave sur lequel le stratège ne comptait pas revenir. Cela dit, je suis certain que vous saurez vous montrer à la hauteur de notre confiance… Et qu’ainsi… »

Jane se mordit la joue. Elle ne savait pas si le vieux mage avait tout prévu depuis le début, si ce test (délibéré) nuancé d’avertissement était son objectif depuis quelques jours, ou s’il venait juste de la pousser à faire cela, dans le seul but de la punir de son propos précédent. Pire, elle sentait étrangement que la version qu’elle allait relater n’était pas totalement exacte. Dumbledore s’attendait probablement à cette attaque lors de l’audience, où il était également cité comme témoin, et semblait avoir une explication à leur fournir. Une explication, pas la vérité.

Elle sentait poindre un début d’idée dans sa tête qui pouvait donner une raison stratégique au choix de Dumbledore, mais elle l’écarta fiévreusement, comme ne voulant pas s’imposer cette réalité. Snape renifla à côté d’elle, en la fixant, et Jane comprit qu’elle avait été “écoutée”. Mais l’homme en noir ne fit aucun commentaire et décroisa les jambes.

« Le polynectar est inenvisageable vu l’ampleur médiatique que cette histoire a prise. Poursuivit Albus plus doucement. Ils vont maximiser les sortilèges pour prévoir toutes tentatives de dissimulation. Ils n’ont guère le choix, et ne peuvent risquer une polémique supplémentaire.

— Exact, je ne suis pas persuadé moi-même de pouvoir être en mesure de proposer un sortilège assez puissant pour ne pas…

—Pfff, ils mettraient des protections anti-magie-illusionniste, c’est ça ?

— Oui, Miss, c’est ce que Severus vient d’expliquer, en effet…

— Je vois où elle veut en venir, Monsieur le Directeur. Et ça pourrait marcher. »

C’était ainsi que Jane Smith se retrouva affublée d’une perruque blond lisse, d’horribles lunettes rondes à gros verres, et de vêtements larges et ternes. La panoplie de la…

« Pauv’ fille. J’ai l’air d’une pauvre fille.

— C’est embêtant, le but est pourtant que l’on ne vous reconnaisse pas… Répliqua Severus en découvrant ses dents dans un rictus de prédateur.

— Allez vous faire…

— Laissez ma vie sexuelle tranquille pour une fois, Miss. Ça n’est pas parce qu’elle ou moi vous obsédons que …

— Allez au bout de cette phrase, et je vous tue.

— Vraiment ? Je suis curieux de voir comment vous allez vous y prendre…

— Jeunes gens ! Coupa court Dumbledore qui perdait patience. Il serait bon de vous concentrer. Severus, à moins que vous n’ayez l’intention de venir…

— Non, ça ira, la réhabilitation de Lord Black peut se passer de moi. Répondit-il en crachant presque le mot « Lord ».

— Bien, Miss Lane, ais-je votre attention ? Intervint le mage blanc avant même qu’elle ne pose une question indélicate.

— Oui, oui. Pardon Monsieur le Directeur.

— Par Merlin nous pouvons transplaner, enfin ! » S’esclaffa le vieil homme en lui tendant le bras et en les faisant disparaître.

Resté seul, Severus se rendit compte qu’il les avait accompagnés jusqu’au portail de l’école par pur réflexe, et ce détail l’agaça prodigieusement.

Le Ministère était bondé de monde. Ministres, Secrétaires d’État Sous-Secrétaires, Chargés de, Rapporteurs de, Enquêteurs de, Auror, Directeurs de, Journalistes et évidemment public de la Haute… Tout ce beau monde fourmillait dans le hall dans une cacophonie incroyable digne d’un jour d’élection… Ou d’un procès croustillant voyant un héritier d’une vieille maison aristocratique se faire juger, alors même que le Ministère avait fait une énorme bavure. Ajoutez à cela…

« Harry Potter ! Le célèbre Harry Potter sera même présent tout au long de l’audience en tant que témoin, nous dit-on, mais très probablement parce qu’il a besoin de faire son deuil également. »

Jane – enfin Loïs – se retourna en entendant cette déclaration faite sur un ton haut-perché, et découvrant une femme plus blonde qu’elle, juché sur d’immenses talons en daim vert sombre, et égrainant son propos de mouvements de lèvres exacerbés. Jane l’ignorait, mais devant elle, parlant semble-t-il à une plume à papote, obligeant son assistante à se précipiter à sa suite pour vérifier que tout se notait bien, devant elle donc, lorgnant chaque personne qu’elle croisait, se trouvait Rita Skeeter, nouvellement réhabilité à la Gazette du Sorcier.

« Dans quelles dispositions se trouve le jeune Potter ? Est-il furieux de croiser son parrain qui l’a délaissé ? Est-il déprimé de découvrir que celui qu’il prenait pour une victime… Non, rature et change : Que celui qu’il imaginait comme étant le dernier ami de sa famille, oui, voilà. Donc le dernier ami de sa famille était en réalité, le… Oh ! Bonjour Monsieur le Directeur ! »

Avant qu’il ne la repousse doucement, mais très fermement, Jane pu voir la moustache d’Albus frémir d’agacement. Le vieux mage l’envoya à un bon mètre de lui, du côté des colonnes qui bordaient la salle, et accueillit la journaliste avec ce ton poli qu’il utilisait dans ces cas-là.

« Miss Skeeter, c’est une amusante surprise que de vous retrouver ici…

— Oh vraiment ? La Gazette n’a jamais pu se passer de moi, et ils voulaient un traitement du sujet plus…

— Populiste ? Offrit le mage blanc en souriant poliment

— Sensible ! Et proche des gens… Enfin, vous voyez tout à fait ce que je veux dire : les dessous, les petites cachoteries, les détails qui font que l’Histoire est truffée de petites histoires… À ce propos, peut-être pourriez-vous me dire pourquoi…

— Ma chère, vous connaissez comme moi notre Justice, et pour l’exercer au mieux, rien ne vaut un tribunal. Vous aurez vos réponses à l’audience.

— Oui… Oui… Évidemment. Et le jeune Potter, est-ce qu’il… ? »

Jane ne put entendre la suite, un petit homme rondouillard et au crâne dégarni l’interpella d’une voix sèche en la dévisageant avec froideur :

« Vous ! Bougez ce qui s’apparente à une croupe ! Vous n’avez donc pas un thé à aller chercher à quelqu’un ? Hein ?

— …

— Ah ! Vous devez être une nouvelle, de celles qu’on sort que parce qu’on n’a pas d’autre solution, vous faites quoi au juste ici ?

— Je… J’accompagne un des spectateurs de l’audience, et je…

— C’est ça, c’est ça ! Dégagez le passage, accompagnatrice, je suis pressé ! »

Jane n’eut pas le temps de répondre que l’homme la dépassa en se dandinant d’un pied sur l’autre. La tête tournant par une foule dense et l’impression grandissante qu’elle était en train de se perdre, et allait finir en retard, la Moldue inspira longuement pour tenter de reprendre pied.

« Hiiiii, c’est luiiiiiii ! »

Un cri strident, suivit d’une foule d’autres lui vrillèrent les tympans et lui rappelèrent vaguement un concert de Robbie Williams. Ce qui, en l’état, était une comparaison relativement honnête : une horde de femmes, plus ou moins jeunes, se précipitèrent dans une direction, accompagnée de flash en tout genre, et Jane vit même cette fameuse Skeeter lui repasser sous le nez pour aller fendre la foule d’un air supérieur. Au milieu de ce joyeux bordel, drapé dans un manteau long bleu nuit doublé d’un brocard argenté, les cheveux impeccables et la barbe savamment taillée façon “je ne me rase jamais”, Sirius Black souriait de ce sourire que Jane lui avait vu la première fois. De celui qu’il avait dû avoir l’habitude d’user avec les femmes, et qu’il n’affichait qu’en face des ingénues qui ne connaissaient pas son manège. Pour l’heure, il s’agissait d’une assistance entière, sorte de fan-club récemment acquis à sa cause, plus exactement quand la rumeur de son innocence, accompagné d’un possible titre de “Lord” avait filtré dans la Gazette. Jane leva les yeux au ciel, mais souriant légèrement de joie pour Sirius. Du peu qu’elle connaissait de l’homme, ça devait tout de même lui faire beaucoup de bien ce revirement d’opinion.

« Mesdames, Mesdames ! Si vous ne me laissez pas entrer dans la salle pour prouver mon innocence, il n’y en aura pour personne ! »

Tandis qu’il récoltait de nouveaux gloussements, la foule se dirigea naturellement dans une direction que la Moldue se décida à suivre, espérant arriver ainsi à destination. Si Jane pensait sans mal pouvoir entrer, elle déchanta néanmoins lorsqu’elle comprit qu’elle ne disposerait pas de place assise. Le tribunal était immense, elle le soupçonnait même d’avoir été agrandi pour l’occasion. C’est en montrant une pièce de cuivre, frappée du sceau du Chicaneur, que Jane put passer la porte. Car, assises ou non, les places étaient tout de même limitées. La jeune femme dut donc se résoudre, malgré son statut de journaliste, à s’assoir sur les marches des gradins, avec tant d’autres personnes.

Jetant un regard circulaire, elle se rendit compte qu’il y avait l’entièreté du Magenmagot, qu’elle reconnue grâce à ses recherches faites sur la Justice Sorcière, mais pas seulement ! Se trouvaient également bon nombre d’officiels, dont le Premier Ministre, naturellement, mais aussi l’ancienne Première Ministre, toutes les personnalités les plus riches et influenceuses – dont Lucius Malefoy, évidemment – des proches de ceux-ci ayant la possibilité de s’immiscer dans le cercle (Jane en venait à croire que les places avaient été vendues !), et enfin quelques chroniqueurs et journalistes. Mais dans l’immédiat, aucune trace de Sirius Black, Pettigrow, ou même Potter. Jane releva son carnet, et commença à prendre des notes à la main.

Deux heures. Cela prit environ deux heures à la chambre pour présenter les différents accusés, intervenants et rappeler les faits. L’auditoire était déjà épuisé, que l’on n’avait toujours pas abordé le nœud du problème : l’une des victimes présumées était toujours en vie. Jusqu’ici, le jeune Potter n’avait pas été appelé à la barre, ni même été encore montré. Il n’y avait pour le moment que Sirius face à l’ensemble de la communauté magique. Oui, seul Sirius se tenait au centre de la salle, et répondait calmement à toutes les questions. Ce qui choqua Jane, c’était l’insistance avec laquelle le tribunal l’interrogea sur sa famille. Snape ne lui avait pas dit grand-chose à son sujet, mais il avait laissé entendre que Sirius venait d’une lignée réputée pour ses pratiques de magie noire. La Moldue supposa donc que c’était une façon pour le Ministère de glisser l’idée qu’accuser Black d’affiliation à Voldemort était somme toute quelque chose de logique, voire pardonnable. Cela prit donc deux heures pour qu’on en arriva à cette première question épineuse :

« Monsieur Black, Demanda Cornélius Fudge qui présidait la séance, Confirmez-vous que vous étiez le Gardien du Secret de Lily et James Potter ?

— Non. »

Ce fait avait fuité depuis quelques temps, et c’était même sur la promesse d’une explication que l’engouement autour du procès avait enflé. Jane s’amusa du brouhaha que cela déclencha en se demandant si les groupies de Sirius étaient ou non informées qu’elles ne tournaient pas autour d’un meurtrier. L’animagus arborait le visage grave de l’homme jouant son honneur, et c’est ce sérieux qui décida Fudge à tapoter sur son pupitre pour ramener le calme dans le tribunal.

« Qui était le Gardien du Secret des Potter, en ce cas ?

— Mais Peter Pettigrow, bien sûr ! »

Cette réponse déclencha un tollé dans la salle, car personne ne s’attendait à ce que Black accuse directement Pettigrow d’une telle chose. Personne n’imaginait non plus ce sorcier chétif dans la peau du protecteur choisi par les Potter. Dans ce petit monde fermé où tous se connaissaient, la plupart avait un vague souvenir de Peter, le rattachant essentiellement à l’image du petit être rondouillard et pleutre qu’il renvoyait à tous. Jane s’amusa à regarder les réactions des uns et des autres, et manqua d’éclater de rire lorsqu’elle vit l’air scandalisé de Malefoy Sénior. L’homme blond ouvrait la bouche de façon ostentatoire, main posée sur le menton dans une attitude d’atterrement digne du pire jeu d’acteur de SOAP. Mais il n’était pas le seul à feindre cette réaction : d’autres hommes au visage dur que Jane ne connaissait pas, jouèrent des maxillaires pour paraître convaincants. La Moldue les rangea illico dans la catégorie des Mangemorts présumés du fait de leur attitude, et prit conscience d’un détail qui la glaça : malgré le retour officiel de Voldemort, personne ne savait vers qui allait l’allégeance de son voisin. Elle était donc dépourvue de pouvoirs magiques, sans aucune légitimité dans un endroit peuplé de sorciers, dont une partie soutenait un psychopathe ayant décidé d’exterminer les gens comme elle. Cela la fit frissonner et elle reporta son attention sur le procès.

« Allons, allons ! Rappela à l’ordre Fudge. Monsieur Black, êtes-vous certain de votre fait ?

— Oui, c’est même moi qui ai été choisi comme témoin du rituel. Vous savez qu’il faut un témoin pour le rituel du Gardien du Secret…?

— Naturellement, mais nous pensions que Dumbledore… Protesta Fudge. D’ailleurs, nous appelons à la barre Albus Perceval Wulfric Brian Dumbledore ! »

Le mage blanc se présenta devant eux, dans sa somptueuse robe bleu-ciel parsemée d’étoiles et de broderies fines en fils d’argent. Il portait également un grand manteau qui lui dessinait de larges épaules et faisait clairement penser à une représentation vivante de Merlin. Jane pensa que c’était loin d’être un hasard, mais se surprit à ne se rendre compte de son allure qu’à cet instant. Albus toisait Fudge d’un air sévère qui fit se tasser le Premier Ministre derrière son pupitre. Ce dernier tenta de reprendre contenance en tapotant une nouvelle fois le meuble pour ramener le calme dans une salle déjà rendue silencieuse par la prestance du vainqueur de Grindelwald.

« Albus Dumbledore, confirmez-vous les dires de Sirius Black ? Demanda le bureaucrate la voix légèrement chevrotante en début de phrase.

— Lesquels, Monsieur le Premier Ministre ?

— Eh bien que vous n’étiez pas le témoin du sortilège Fidelita des Potter !

— Oui, c’est exact.

— Et est-ce que vous confirmez bien que vous aviez déjà connaissance de fait lorsque Sirius Black a été arrêté ?

— … Eh bien, oui, je savais déjà que je n’étais pas le témoin des Potter, si c’est votre question. » S’amusa Albus en jetant un regard critique par-dessus ses lunettes en demie-lune.

Cette dernière réplique provoqua un bruissement de rires dans la salle. Difficile de ne pas trouver cet interrogatoire ridicule, et Fudge dut sentir qu’il était en mauvaise posture car il attaqua directement avec un ton bien trop triomphal pour ne pas trahir son empressement à poser CETTE question :

« Et diriez-vous que cela était surprenant comme choix de ne pas faire appel à vous…?

— Oui, très, je le reconnais.

Alors, dans ce cas, pourquoi ne pas avoir demandé de procès pour Sirius Black, fort de votre instinct légendaire…? Devant cette étrangeté, vous auriez pu… SILENCE ! »

La tournure de phrase du Premier Ministre avait choqué. L’assistance n’avait désormais guère plus d’estime pour cet homme à la calvitie bien avancée, et qu’il réattaque Dumbledore après l’année passée à se battre sur les faits concernant le Mage Noir ; ça, la Communauté Sorcière n’était pas prête à l’accepter. De nombreuses personnes avaient déjà été profondément surprises de voir Fudge présider à ce procès, et toutes pensaient qu’il aurait tout de même eut la décence de tenter de faire amende honorable. Jane se mordit la lèvre en ajustant ses fausses grosses lunettes. Elle qui était plus habituée au cirque politico-médiatique Moldu voyait très bien qu’il s’agissait-là d’une tentative désespérée pour le Premier Ministre de se disculper… Et c’était malhabile et mal connaître Dumbledore que de l’imaginer coincé sur cette question. Après le regard que le vieil homme lui avait lancé dans son bureau, Jane avait compris que c’était au contraire un sujet épineux que le mage avait déjà résolu par une explication officielle… Qui ne tarda pas :

« Mais parce qu’à l’époque, Monsieur le Premier Ministre, fort de mon statut politique et de la demande du Peuple à mon égard ; je ne souhaitais pas influencer d’une quelconque manière que ce soit la Justice ou le Ministère de la Magie. Après tout, j’eus à refuser bien souvent votre poste que l’on voulut m’offrir sans élection. Il n’était donc pas question de jouer d’ingérence dans un État qui doit voir ses pouvoirs et ses figures autoritaires parfaitement à leur place. »

Et voilà comment on arrivait à enterrer un adversaire en Politique en lui faisant revêtir la casquette du dictateur. En une phrase, Dumbledore venait d’en remettre une couche sur ce qui s’était passé durant cette dernière année, tout en se présentant à nouveau aux yeux de l’opinion comme un sauveur désireux de faire respecter les lois, la Démocratie, et tout le reste. La Moldue secoua la tête, son cœur balançant entre l’admiration pure et une certaine forme de dégoût pour ce biais de communication. Dans la salle, les discussions allaient bon train et on entendait certains appuyer les propos du Directeur de Poudlard en commentant longuement les dernières décisions prises par le Ministère de la Magie. Fudge, livide, tapait frénétiquement sur son pupitre en réclamant une suspension de séance.

La salle se vida doucement pour la pause, et Jane put voir Lucius et Draco Malefoy s’éclipser discrètement par une des portes sculptées de la pièce. Elle regretta vivement de n’avoir pu les suivre, certaine que ses oreilles auraient dû trainer par là.

« C’est ridicule, Murmura doucement Draco à l’attention de son père, tandis qu’ils se dirigeaient vers le bureau de Lucius. C’est ridicule, il s’agit-là d’un simulacre de procès.

— Qu’est-ce qui t’agace autant, fils ? S’amusa le patriarche en les faisant entrer.

— Tout ceci : des heures de palabres pour en arriver à la conclusion que Black est innocent ?! C’est n’importe quoi, légalement le procès ne vaut rien, il suffirait de le faire rejuger par la Chambre Haute pour qu’il soit invalidé. Aucune procédure n’est respectée, on est face à…

— Ah ah ! Calme-toi ! Tu découvres seulement qu’il y a un certain fossé entre la législation et les faits. C’est courant, Draco, bien plus que tu ne le crois.

— Comment ça, courant ? C’est totalement irrégulier, ne me dites pas que la plupart des procès se déroule ainsi, Père !

— Quand ils ont lieu… Les procès ne sont pas nécessairement en règle avec nos lois. Dois-je te rappeler que Potter s’est retrouvé jugé par le Magenmagot entier cet été pour ce qui aurait dû être une simple procédure administrative…?

— Certes, mais… Mais là, c’est vraiment n’importe quoi. Les gens…

— Les gens ne savent pas, parce que les gens ne veulent pas savoir. Le Peuple se moque de la vérité, Draco. Parce que la vérité est laide, elle demande de lire des mètres et des mètres de parchemins de décisions de Justice et de lois archaïques. Tout ceci est fastidieux pour le Peuple, alors qu’un article de Rita Skeeter est si agréable pour comprendre comment le monde tourne… !

— C’est pour ça que c’est elle qui est en charge du papier à la Gazette et pas Oaken ? Pour qu’il soit léger ?

— Exact. Acquiesça Lucius en souriant et se servant un thé au gingembre fumant. Après les terribles et dernières révélations, il faut que le Peuple ait de l’émotion, et Skeeter sait tout à fait comment tourner ses papiers. Elle produira probablement une série de portraits séduisants sur le nouveau Lord.

— Vous pensez qu’il sera réhabilité, Père ?

— C’est même certain. C’est tout l’enjeu de ce procès, ça, et de tenter d’enterrer Fudge. Du moins, pour le vieux fou. As-tu remarqué sa réponse, d’ailleurs, Draco ?

— A propos du fait de réclamer ou non un procès pour Black…?

— Hmm-hmm. Qu’est-ce que cela évoque chez toi ? »

Ils n’avaient plus joué à cela depuis plus d’un an, et le cadet ne put retenir un sourire naissant qui s’accrochait à ses lèvres. Depuis tout petit, il n’était pas rare que son père l’interpelle comme ça sur des sujets graves d’adultes pour lui demander de livrer ses impressions et analyses. Et peu importe le sujet, d’ailleurs. Contrairement aux idées reçues, Draco Malefoy n’avait pas grandi dans l’idée que tout lui était dû, mais bien dans l’idée qu’il devait tout maîtriser. Ce qui signifiait pour cette vieille famille politicienne que cela commençait par une compréhension totale de la Société, et des gens les entourant. L’on ne soupçonnait donc pas, à tort, l’empathie couplée à un formidable sens de l’analyse, dont le père et le fils étaient dotés, des traits que Snape et Dumbledore partageaient avec eux, d’ailleurs.

Dracon fronça les sourcils en réfléchissant, et s’autorisa même à se verser du thé (citron vert et amende douce), avant de touiller son breuvage d’un air absent.

« Dans un premier temps… Je vois surtout que Dumbledore ne s’était pas précipité pour faire appliquer nos lois… Ce qui est surprenant, à bien y repenser.

—Vraiment…? Tu le croyais réellement plus à cheval sur ces principes ?

— Eh bien… Oui. Je sais que vous m’avez appris qu’on n’arrive jamais à une haute position sans se salir un minimum les mains, mais je n’aurais jamais cru que le défenseur des Moldus et le héros de Saint-Potter…

— Laisse tes émotions liées à Potter de côté. Extrais totalement Dumbledore de l’image que le garçon se fait de lui, et regarde-le à ta façon. Tu te focalises trop, et mal, sur ce que pense Harry Potter. »

Ca vexa quelque peu Draco qui n’aimait pas qu’on lui rappelle qu’il était un peu trop obsédé par l’Élu. Il se refusait à comprendre pourquoi d’ailleurs, pressentant que la jalousie et le fait d’avoir été rejeté en premier lieu lors de leur rencontre officielle, en étaient les causes. Il renifla de dédain, tentant de se concentrer exclusivement sur Dumbledore.

« Je… Je ne vois pas bien pourquoi il ne s’est pas plus impliqué dans ces séries de procès. On l’a pourtant vu à celui de Snape, il me semble. Se rappela le garçon.

— Exact, mais…?

— Mais Snape travaillait pour lui… Et est devenu espion officiellement pour lui ! Attendez, Père, en quoi Black aurait été inutile pour Dumbledore ?

— Tu avances bien, tu commences déjà à parler d’intérêt. Continue.

— Bon, il a défendu Snape car il pensait que ça lui permettait de s’approcher du Seigneur des Ténèbres dont il était persuadé de voir le retour… Mais Black… Avec les Potter morts, et sans lien officiel dans la guerre… Non, attendez, elle était terminée à ce moment-là. Il était question de protéger… Père ! C’est… Non… C’est…

— Livre-moi ta conclusion, fils.

— Est-ce que Dumbledore n’aurait pas pris le risque de laisser un innocent en prison, parce que cet innocent avait la garde officielle de Harry Potter, et qu’attirer… Han ! Attirer l’attention du Ministère et du Public sur les questions de garde et de lieu de résidence de Harry Potter empêchait la possibilité de pouvoir l’extraire de la société, puis de le présenter au moment le plus opportun après avoir laissé la rumeur et la légende du “Garçon qui a Survécu” enfler…? »

Draco en avait les joues presque rosies par le choc. Quelque peu honteux, sans doute, de devoir concéder à Dumbledore une idée aussi retorse. Quelque peu honteux également – et il ne le dirait jamais – d’avoir une once de pitié pour Potter et Black autant instrumentalisés. Lucius observa son fils avec beaucoup de satisfaction, lui concédant un de ses rares sourires de fierté.

« Oui. Oui je pense que tu as raison. »

La pause dura quarante-cinq minutes environ, mais ne sembla pourtant pas avoir calmé les esprits. La salle fut remplie à nouveau par les sorciers s’entassant, soufflants comme des bœufs et plus décidés que jamais à savoir la vérité. Jane Smith s’était éclipsée pour aller aux WC, suivant les dames, en espérant que rien de magique ne lui serait demandé. Heureusement pour elle, il restait encore quelques domaines où les Sorciers ne donnaient pas systématiquement un coup de baguette. Du moins les sorcières. Et elle avait pu se rafraîchir, avant de retrouver son chemin à temps vers la salle d’audience. Mais l’air brûlant de la pièce lui sauta tout de suite au visage, et la Moldue ne put s’empêcher de pester sur un inconfort que la Magie aurait pu régler… Elle n’était d’ailleurs pas la seule à s’en plaindre, la voix nasillarde découpant chaque syllabe prononcée par Rita Skeeter parla même de « scandale » et autres « volonté d’étouffer littéralement l’affaire ». Le jeu de mots aurait eu de quoi faire sourire la jeune femme en temps normal, si elle n’était pas aussi fatiguée et de mauvaise humeur pour l’apprécier.

Il fallut bien quinze minutes supplémentaires pour obtenir de l’assistance le minimum de discipline requis pour l’exercice. Dumbledore avait quitté la barre des témoins, toujours aucun signe de Pettigrow, Black siégeait sur son fauteuil avec une décontraction qui forçait le respect, et Jane avisa même les deux Malefoys de retour de leur pause, le garçon plus passionné que jamais par la scène. Le visage défait, incapable de retrouver un semblant de contenance, malgré la coupure, Cornélius Fudge dut s’y reprendre à deux fois pour que son appel soit audible :

« J’appelle… J’appelle à la barre, Monsieur Harry James Potter ! »

Des « Ooooh » et des « Aaah » fusèrent, avec quelques « Enfin ! » et autres « J’ai cru qu’il se dégonflait, le p’tit ». Et l’assistance se tue immédiatement lorsque les portes s’ouvrirent sur un jeune homme de presque seize ans au regard acéré. Tous connaissaient son nom et une partie de son histoire. Tous, avaient vu son visage et pouvaient le reconnaître facilement à sa cicatrice. Mais très peu avaient pu rencontrer cet adolescent prématurément murit. Et après un instant de stupéfaction devant l’allure déterminée qu’il affichait, la salle applaudit avec la même révérence que pour Dumbledore. Le poignet de Jane lui fit mal tant elle se crispait sur son stylo à noter toutes ces impressions. Frénétiquement, aussi captivée que les autres, elle n’en perdait pas une miette. Harry s’avança, saluant d’un bref signe de tête Sirius Black, ce qui déclencha une nouvelle série de commentaires, et salua l’ensemble de la Chambre. Fudge s’humecta les lèvres, et après avoir inspiré, l’audience reprit sur le thème de l’enfance de Harry privée de ses parents.

Le jeune homme ne s’était pas montré particulièrement prolixe dans ses explications, ni même très sensible. Il raconta, très simplement, ce qu’il savait, et ce que ça lui avait fait. Aucune mention du fait qu’il voyait régulièrement Sirius. Aucune mention de l’Ordre, naturellement. Harry mentait par omission avec une aisance telle que Jane se demanda un instant si Snape n’y était pas pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, il délivra une version particulièrement simple et relativement proche des faits : il avait ignoré que Sirius Black était son parrain, jusqu’à sa troisième année, avant de découvrir lors de la quatrième que Pettigrow était en vie…

« Allons, allons ! Calmez-vous ! Cria Fudge à une salle qui réclamait des explications. Monsieur Potter, vous voulez dire que vous avez appris ce fait cette année…

— Non, Monsieur le Premier Ministre. Je veux dire que j’ai appris que Peter Pettigrow était en vie, l’année dernière, lors de la troisième tâche du Tournois des Trois Sorciers, au même moment où j’ai vu le retour de Lord Voldemort, de mes propres yeux. Et ce fait, Monsieur le Premier Ministre, a été porté à votre connaissance, et il existait déjà à l’époque un témoin qui…

— SILENCE ! SILENCE ! Hurlait à présent Cornélius en sueurs à une salle qui oscillait entre l’effroi à la mention du nom du Mage Noir et ces dernières révélations. Monsieur Potter, c’est une accusation grave que vous portez…

— Je n’accuse personne. Je dis que j’ai mentionné l’année dernière le retour de Voldemort (nouveau frissons et hoquets), ainsi que la survie de Pettigrow. Depuis lors, j’ai été traité de menteur, il me semble par l’ensemble de la Presse et une bonne partie de l’assistance ici présente. »

Pendant que l’entièreté de la salle s’époumonait à s’accuser les uns et les autres, à commenter, et à réclamer tantôt la démission de Fudge, tantôt la preuve que Pettigrow était en vie, Jane s’amusa à regarder l’attitude des principaux protagonistes, tout en prenant des notes. Réflexe de journaliste qu’elle était loin d’être la seule à avoir. Sirius avait baissé légèrement la tête pour s’empêcher d’éclater de rire, le soupçonna-t-elle, Dumbledore demeurait impassible et un étrange reflet sur ses lunettes rendait la vue de son regard impossible – la Moldue se demanda même si ce n’était pas un fait magique pour dissimuler une lueur de… Triomphe ? Les Malefoys se tenaient aussi dignes qu’ils le pouvaient, regardant tout à tour le Premier Ministre, et Monsieur Potter comme s’ils cherchaient une vérité qu’ils connaissaient déjà. Harry, lui, défiait du regard Fudge qui devenait de plus en plus écarlate, à tel point qu’on pouvait croire qu’il avait une attaque. Sous la cohue monumentale, personne n’entendit ce que le Survivant disait au bureaucrate, et ce n’est que lorsqu’Amélia Bones, Directrice du Département de la Justice, lança un sort de silence sur la salle, que le calme relatif put revenir.

« Mesdames et Messieurs, Lords, citoyens et confrères, un peu de tenue. Rappela-t-elle à l’ordre d’une voix ferme. Monsieur Potter, qu’étiez-vous en train de proposer au Premier Ministre ?

— Plutôt que de nous demander à nous, Monsieur Black ou moi-même les faits, pourquoi ne pas produire la plus grosse preuve du dossier ? À savoir Pettigrow en personne… Sa seule présence devrait déjà disculper Monsieur Black de l’accusation de meurtre, mais vous pourrez également lui poser des questions sur le meurtre de… Cédric Diggory. » Cette dernière phrase agita la salle silencieuse, et on put voir les sorciers et sorcières passer par toutes les couleurs en montrant leurs amygdales, sans pour autant pouvoir hurler, muets par le sort toujours en place.

« J’ai l’impression que vous cherchez la provocation avec vos affirmations, Monsieur Potter. » S’agaça Amélia Bones en enlevant le monocle qui ornait son œil droit.

Harry redressa le menton, avec ce sourire insolent qu’aucun de ses Professeurs ne supportait, il rétorqua :

« Non, je cherche la Justice. »

***

Manoir des Malefoys, petit salon amande, 27 juillet, 19h15,

« Quelle Justice ?! » Perdit son sang-froid Draco Malefoy sous le regard amusé de son père qui se servait un Whisky.

Quatre audiences. Quatre audiences du même procès avaient suffi à mettre Draco dans cet état. Ils venaient à peine de rentrer de la dernière scéance. Longue, éprouvante, agaçante, cette ultime proposait la conclusion globale de tout ce cirque médiatico-juridique et avait passablement fait sortir de sa réserve l’héritier des Malefoys. Cela aurait pu agacer Lucius également, s’il ne s’en doutait pas depuis la nuit du Ministère. Non, pour l’heure, les conséquences de cette décision l’importunaient pour d’autres raisons. Draco ne le regardait même pas, jouant avec sa chevalière comme à chaque fois qu’il réfléchissait à un problème épineux.

« Quelle Justice ?! » Répéta-t-il. « Comment peuvent-ils appeler ça un Tribunal ? Un procès légal ?! ».

Ce nouveau cri poussa le Mangemort à servir un deuxième verre qu’il tendit à son fils, avant de prendre place dans l’un des fauteuils épais victoriens qui meublaient le petit salon. Ce geste surprit le jeune homme qui se calma quelque peu et reprit contenance en imitant son aîné. Touché, bien plus qu’il ne voulait l’admettre par ce verre, et rendu fier comme un paon de la signification qui en découlait, Draco prit son temps pour le siroter un peu avant de reprendre.

« En un seul procès, on a vu deux requalifications, un mort ressusciter, un ancien Mangemort présumé se faire réhabiliter et récupérer son titre de Lord… On a même vu une procédure de ratification de garde… Père ! Certes, je ne suis pas juriste, mais ne me dites pas que c’est régulier !

— Ca ne l’est pas du tout, en effet. S’amusa le patriarche. Et c’est ce qui rend ce procès si impactant et emblématique. En un seul coup, ou presque, tout est rétabli, pardonné, oublié, en grandes pompes et à grands renforts de jolie fin.

— Non, ne me reparlez pas de ça… Saint-Potter pleurant dans les bras de son nouveau Lord de Parrain, sous les flashs et les gémissements de pucelles de la Haute…

— DRACO ! Votre langage ! Le vouvoya par pur réflexe son père d’un air outré. On appelle cela des jeunes filles en fleur de haute-naissance.

— Pardon Père, Sourit le garçon dans son verre, Mais ce cirque m’a épuisé… Je n’ai même pas le courage d’ouvrir la Presse demain, que cela soit dans la Gazette, ou le Chicaneur, je sens qu’on va avoir profusion de bons sentiments et de sensibleries.

— Tu lis le Chicaneur, Draco… ?

— Naturellement. Avec ses connexions avec Potter et le parti pris par le journal pour défendre Dumbledore et le balafré, c’est obligatoire. Je ne sais pas qui est Lane, et je m’en moque, c’est peut-être Loufoca qui se cache derrière ce nom d’ailleurs, mais l’important n’est pas là. C’est devenu un journal d’opposition.

— Tu apprends bien plus vite que je ne veux l’admettre parfois, mon fils. Complimenta Lucius, songeur. En dehors de ton avis sur la mièvrerie de ces retrouvailles, quelle justification trouves-tu à cette mascarade ?

— Aucune ! Aucune justement ! C’est ridicule. Purement ri-di-cule. Le Ministère n’a aucune raison de risquer encore un micmac judiciaire, surtout après ce que Black a enduré.

— Tu crois ça ? Au contraire, mon fils. C’est parce que le Gouvernement est empêtré dans ses propres erreurs que ce procès a revêtu cette forme. »

Draco cligna des yeux, tentant de se donner bonne contenance et de masquer son intérêt. Il n’y parvint pas, et Lucius Malefoy eut tout le loisir de voir son jeune fils lever un regard intrigué teinté d’admiration vers lui. Le Mangemort savoura cette sensation qui se faisait rare. Il adorait voir son fils fier et en demande de sa grande prestance. Voir Draco grandir, c’était perdre peu à peu de cette… Il chassa ce fil de pensées trop sentimental en remuant le Whisky dans son verre.

« Si le Ministère a opté pour cette précipitation et ce conglomérat de décisions arbitraires et faussement sourcées – car nous savons tous deux, Draco, que Pettigrow aurait pu en dire beaucoup plus si on l’avait mis sous Veritasérum… Si le Ministère a choisi délibérément d’offrir autant… C’est précisément pour combler leur nouveau Lord Black.

— Combler ? Que voulez-vous dire ?

— Tu sembles oublier que Harry Potter a été maltraité cette année, par une employée du Ministère. Torturé serait même plus exact. Que crois-tu qu’il se passerait si Lord Black se décidait à user de son droit légal de Parrain et portait plainte pour défendre les intérêts de son filleul adoré… ?

— Mais… Mais c’est mal connaître Black que de croire qu’il peut se faire acheter ! Enfin Père, je ne le connais pas, mais…

— Non, non, en effet. Cela ne t’empêche pas de viser juste, Draco. Le Ministère a trop donné, et trop vite selon moi. Cela ne leur évitera certainement pas la plainte. Je n’ai jamais vraiment côtoyé le cousin de ta mère puisque j’avais cinq ans de plus que lui… En revanche j’en sais assez d’après les dires de Severus, et Black ne laissera certainement pas tomber. Dumbledore non plus, d’ailleurs. Il y a là l’occasion de déstabiliser définitivement le Gouvernement et faire basculer l’opinion du Peuple dans une mentalité propice à la guerre. »

Draco hocha la tête et se leva, tendit la main en direction de son père qui accepta de lui donner son propre verre. Il les resservit, savourant légèrement ce moment d’émancipation, tout en pensant à un détail :

« Si Sirius Black est le cousin de Mère… Et qu’il est réhabilité, allons-nous devoir le fréquenter officiellement… ? »

Draco se retourna pour répéter la question lorsqu’il vit que les traits habituellement harmonieux de son père s’étaient brouillés dans une expression d’agacement et de contrariété.

« Je ne sais pas. Je ne le souhaite pas, mais je le redoute, justement… »

***

12 Square Grimmaurd, 31 juillet, 9h34,

« Non ! Ron, s’il te plaît, fais attention avec cette table ! Cria Molly Weasley à l’entrée du jardin. Elle n’en a pas l’air, mais elle est vieille, tu sais et…

— Laisse, Ron ! Rit Sirius. Si elle se pète, on en prendra une autre. Je me fous de changer les affaires ici, vieux ou pas, j’suis chez moi !

— Oui, peut-être Sirius mais on n’a pas le temps de…

— Madame Weasley ? Est-ce que je prends les vieilles nappes du vaisselier de l’entrée, ou on a autre chose ? Demanda la voix d’Hermione depuis la fenêtre du salon.

— Ah non ! Surtout pas, on va les changer, elles… Ah ! Pesta la matriarche. J’arrive ! »

Jamais la maison de Square Grimmaurd n’avait été aussi bruyante, vivante et joyeuse. Voilà quelques jours que les Weasleys, accompagnés d’Hermione Granger, parfois de Neville Londubat, ou même encore Luna Lovegood, venaient pour aider son propriétaire à rendre réellement cet endroit vivable pour un adolescent. Depuis sa réhabilitation, Sirius n’avait eu de cesse de se démener avec les autres pour transformer cet endroit, interdisant pour l’heure Harry à pouvoir y pénétrer. Il avait peur que cette mesure soit mal comprise par son filleul, mais le garçon avait parfaitement saisi l’allusion à sa date anniversaire. Et c’était pour ce même évènement que les sorciers s’activaient dans le but de tout préparer pour son arrivée, ainsi que pour pouvoir fêter cette série de victoires dignement.

« Vous ne devriez pas vous inquiéter autant, Lord Black. »

Perdu dans ses pensées, planté au milieu de son jardin en voie de défrichement, Sirius n’avait pas entendu Luna arriver, et son timbre plat le fit frissonner. Elle était la seule à parler comme ça, et sans parvenir à se l’expliquer, cette petite le mettait systématiquement mal à l’aise. Sa voix, ses attitudes étranges, sa façon de voir le monde… Sirius avait l’impression de discuter en permanence avec quelqu’un qui n’était « pas réellement de ce monde ». Il secoua la tête, bien décidé à ne plus se laisser impressionner par une fillette de 15 ans.

« Luna, arrête, j’t’ai déjà dit que… Laisse tomber. Je ne m’inquiète pas, je suis certain que tout va bien se passer.

— C’est normalement à moi de dire ça, Lord Black. Mais si ça vous fait du bien qu’on le dise ensemble : oui, tout va bien se passer. Harry va adorer cet endroit.

— … Tu le penses vraiment ? J’veux dire, t’es certaine ? »

Sirius se donna une gifle mentale devant cette question formulée comme un enfant. Et s’en donna une seconde quand le regard bleu anormalement clair de Luna le transperça, accompagné d’un des rares sourires de la jeune fille.

« Vous faites tout pour son bien, non… ? Ça devrait suffire. »

Et elle s’en alla en trottinant, laissant le pauvre Sirius avec une des nombreuses peurs de parents : que cela ne soit pas suffisant, justement.

Vers 16h45, alors que le soleil arrivait à briller entre deux nuages filandreux d’Angleterre, Harry arriva dans la ruelle du Square Grimmaurd. Amené par Arthur Weasley directement en voiture – une nouvelle qu’Harry soupçonnait être un prochain sujet d’expérience, le garçon laissa le père de Ron passer la barrière, sans pour autant pouvoir la franchir. Tenant sa grosse valise d’école, ainsi que la cage d’Hedwige, son balais soigneusement empaqueté et attaché dans le dos, le Gryffondor se sentait complètement paralysé.

Là, dehors, avec ses maigres possessions, Harry ne savait plus trop comment réagir. Rassembler ses affaires n’avait pas été long, malheureusement. Et il se rendit compte qu’il n’avait jamais réellement habité en dehors de Poudlard et que l’ensemble de ses biens tenait dans une place ridiculement petite, là où Ron pouvait mettre des heures à faire le tri dans les siennes. Étrangement, l’idée de pouvoir construire quelque chose avait déclenché chez lui une peur : celle de tout perdre. Et maintenant qu’il s’apprêtait à vivre un vieux rêve, il se sentait tétanisé. Il recula, de plusieurs pas, Hedwige hululant d’incompréhension dans sa cage, mais il ne s’y intéressa pas. Harry recula avec ses valises, jusqu’à tourner talons et s’enfuir en direction du parc qui bordait la propriété des Blacks.

À cette heure en plein été, de nombreux enfants y jouaient encore, et ce qui frappa Harry, c’est qu’ils semblaient Moldus. Oui, la demeure ancestrale des Blacks, famille versée dans la Magie Noire et supportant ouvertement Voldemort, cette famille vivait dans un quartier Moldu. Chic… Mais Moldu. Harry enleva sa veste, et la mit sur la cage de sa chouette pour la masquer à la vue des enfants, lui intimant de ne faire aucun bruit, puis il avisa un banc, et s’y laissa tomber, ses valises autour de lui.

Il s’amusa à observer les gamins qui jouaient sur une sorte de construction pyramidale avec des cordages. Il entendait les petits hurler des insanités de pirates, et se promettre mille morts. Ça lui tira un franc sourire, et lui fit un pincement au cœur énorme. Il les enviait, et pourtant se refusait à sauter le pas pour tenter de vivre une vie relativement normale, comme eux. Une vague de culpabilité l’envahie. Qu’allait penser Sirius de son retard ? Harry frissonna. Ce n’était même pas volontaire ! Il se préparait à cela depuis des jours, et était réellement heureux de réaliser enfin ce vieux rêve ! Non, ce qui le bloquait sur ce banc, c’était le souvenir douloureux de cet instant passé à croire qu’il allait pouvoir quitter les Dursleys. Cet instant qui l’avait fait espéré et lui avait fait tellement de mal par la suite lorsque Sirius dû s’enfuir.

« Tu attends ton papa et ta maman ? »

Harry revint instantanément dans la réalité pour voir un jeune garçon roux au visage parsemé de taches de son le fixer d’un regard marron très inquiet. Le petit portait un t-shirt IronMan avec des chaussures Batman, et se balançait d’avant en arrière en le fixant intensément. Son allure globale fit penser au jeune Potter qu’il perdait peut-être un peu trop pied avec la grande marche du monde. Avant même qu’il ne puisse répondre, le garçon ajouta :

« Tu sais, tu peux aller à un commissariat pour les retrouver. Ma maman m’a dit que si je suis perdu, je vais voir les hommes en noir, ou bien, je…

— Non, ne t’en fais pas. Coupa Harry en se rendant compte avec un frisson que l’expression « homme en noir » avait amenée l’image de Snape dans son esprit. Je ne suis pas perdu. Je déménage juste, et je prenais une pause.

— … Et c’est tout ce que tu as ?! S’exclama le garçon en désignant la valise.

— Ah ! Non, ce n’est que la fin de mes affaires, je termine, justement…

— D’accoooord ! Souffla le petit soulagé. Mais tu déménages dans le coin, c’est ça ? Moi aussi j’ai déménagé il y a peu quand mes parents ont divorcé. Maman a pris un appartement dans le coin, justement, et…

— Je… Je ne suis pas chez mes parents, c’est… Harry se sentit gêné de raconter ça à un gosse qui devait avoir entre 8 et 11 ans, il ne saurait le dire. Heu, j’emménage chez mon parrain, en fait. »

Étrangement, l’enfant ne le regarda pas avec pitié, mais s’installa à côté de lui sur le banc pour baisser d’un ton, et lui parler avec un drôle de sérieux.

« J’ai compris. Noémie a eu le même souci cette année. C’est une copine de classe. Son père et sa mère… Enfin bon, tu vois c’que j’veux dire, hein… ? T’attends ici, parce que t’as peur, c’est ça ?

— … Je… Non. Je sais pas. En fait, je ne sais pas… Reconnu Harry.

— T’en fais pas ! Noémie a mis le temps, et sa psy disait que c’était parce qu’elle avait peur d’être heureuse ailleurs, tu vois ? Comme si elle avait peur qu’être heureuse après tout ça, c’était mal. Alors qu’en fait, nan. Elle a l’droit, tu vois ? Comme toi.

— Jonathan ! Cria une femme brune au carré plongeant et tailleur impeccable. On rentre !

— Ah, c’maman. J’dois y aller ! Hey, c’est quoi ton nom ?

— Harry, je…

— Jonathan ! Les Lewis nous attendent, dépêche-toi !

— J’arrive ‘Man ! Harry, t’inquiète pas, ça viendra, t’arriveras à être heureux encore : Noémie, maintenant, elle sourit tu sais ! Aller, bye ! »

Et l’Attrapeur le vit détaler, porté par ses supers baskets Batman qui apparemment, clignotaient. Le sorcier resta là, bêtement, pendant quelques minutes, avant de hocher la tête devant le propos du garçon. C’était assez étrange cette impression de simplicité, et ça lui rappela la logique implacable et déconcertante de son amie de Serdaigle. Comme percevant son changement d’humeur, Hedwige hulula au travers du blouson, et Harry prit ses affaires avant de se lever enfin.

Il traversa la route, passa la barrière, et se dirigea vers l’entrée qui était déjà ouverte. Au porche, dans un jean et chemise, les bras grands ouverts, l’attendait Sirius qui lui souriait. Harry ne put s’empêcher lui-même de lui sourire largement, un poids énorme s’enlevant de sa poitrine.