2 septembre, couloirs de Poudlard, 7h45,

Harry n’avait pas souvenir de s’être levé d’aussi bonne humeur un jour de rentrée. Ces dernières années avaient, au contraire, été éprouvantes dès les premiers instants. Mais ce matin-là, tout autour de lui était d’une incroyable normalité. Ron avait mis une demi-heure de plus à sortir de son lit, avait râlé contre les jeunes années qui prenaient trop de temps sous la douche, avait lui-même pris trop de temps à son tour ; Dean et Seamus continuaient leur conversation de la veille au sujet d’une des dernières créations des frères Weasley, Neville avait rejoint Harry dès leur salle commune, et tous deux perdirent un certain temps à se demander où était Hermione, avant de se rendre compte eux-mêmes qu’ils avaient pris beaucoup trop leurs aises sur l’horaire. Autour du Survivant, les gens le saluaient, lui souriaient, indépendamment de la menace de Voldemort et des derniers rebondissements politiques ou de la menace grandissante des actions folles de Bellatrix. C’était une journée qui s’annonçait sous les auspices les plus normaux. En d’autres termes : c’était une journée tout à fait extraordinaire pour Harry Potter.

Lorsque Neville et lui déboulèrent dans la Grande Salle qui commençait à se remplir par grappes d’élèves encore groggy de sommeil, Harry affichait un sourire qui se refusait à disparaître. Il chercha du regard Luna, qu’il retrouva plongée en grande conversation avec un autre Serdaigle à ses côtés. La jeune blonde s’interrompit et braqua son regard clair sur l’Attrapeur, et lui sourit. Harry frissonna, lui rendit la pareille, et prit place aux côtés d’Hermione dans un geste si rapide et maladroit que son coude percuta son assiette, qui percuta le verre de jus de citrouille.

« Oh Harry ! C’est pas vrai, fais gaffe, s’il te plaît ! » Le rabroua-t-elle en sortant sa baguette pour réparer les dégâts.

« Désolé, je t’en sers un autre…

— C’est pas ça le problème, t’aurais pu tacher le livre, et il n’est pas à moi…

— Déjà en train de bouquiner ? s’enquit Neville qui resservait Hermione dans un même geste.

— Oui, je l’ai emprunté hier, avant d’aller me coucher.

— Tu n’as pas déjà lu tous les livres de la bibliothèque ?

— Déjà d’une : non, et de deux chaque année Poudlard se met à jour sur les dernières publications. Vous n’aviez jamais remarqué ?”

Hermione s’intéressa que très brièvement à leur réponse, se rendant compte qu’en réalité, elle la connaissait déjà. Neville haussa les épaules, même lui ne vérifiait pas la collection de l’école. Concernant la botanique, le garçon s’était — et depuis longtemps —  abonné à diverses revues spécialisées. Quant à Harry…

« Eh oh ? Harry ? Arrête de la fixer comme ça, tout le monde vous regarde.

— Pardon ? »

Malgré sa maladresse, l’Attrapeur avait relevé la tête en direction de Luna et la fixait, en réfléchissant, et la jeune fille ne se privait pas de lui rendre la pareille. Ils se jaugeaient donc tous deux, et une bonne partie de la Grande Salle cancanait déjà à ce sujet.

« Harry, arrête, enfin ! Même le Professeur Snape se moque de toi ! » supplia Hermione en se mordant la joue pour ne pas rire à son tour.

C’était exact : l’homme en noir observait le fils de son vieil ennemi, en échangeant quelques mots avec sa voisine. Cette dernière dissimula un éclat de rire en toussant, mais crachota à moitié en s’étouffant. Harry rougit furieusement et se retourna sur son assiette en maugréant :

« Ça n’est pas ce que vous croyez, je voulais juste lui dire bonjour, et elle m’a regardée, alors même qu’elle ne pouvait pas savoir que je le faisais, et pourtant elle l’a fait, et ça me met mal à l’aise et…

— Et tu te retrouves à balbutier, comme un con, des tentatives d’excuses, alors même qu’on sait tous que tu as un faible pour les gens bizarres. Remarque, entre fous furieux, vous faites la paire… »

Ron avait annoncé ça tout en se servant un bol de café — sa nouvelle lubie depuis quelques temps — et prenait place à côté d’Harry qui plongea sa tête dans son assiette.

« T’aurais mieux fait de te noyer sous la douche, toi, grommela le brun.

— Ouais, bonjour aussi Harry.

— Alors c’est lui, Slughorn, changea de sujet Neville pour aider son ami.

— Il n’a pas l’air si terrible, s’étonna Hermione.

— Détrompez-vous, dans un sens, il est plus bizarre que Snape… Je le trouve même plus Serpentard d’une certaine manière. Il est… Je sais pas. »

Harry se tut, regardant le nouveau Professeur de Potions, et hocha la tête avant de se retourner vers ses amis :

« Vous savez, je ne crois pas que Snape ait été déplacé au poste de Défense, je me demande si Dumbledore n’attend pas quelque chose de lui. Sirius m’a dit que Slughorn était un prof gentil, mais qui organisait beaucoup de soirées pour tisser des liens, etc. Une sorte de club privé de la Haute, vous voyez ? Je sais pas… Je pense que c’est pas anodin.

— C’était peut-être pour te permettre de continuer à étudier les potions… ? Proposa Hermione. Après tout, tu n’as pas eu un Optimal et…

— Non, Dumbledore n’est pas tant que ça prêt à favoriser Harry, coupa Ron. Je pense que même lui a ses limites.

— Tout à fait, renchérit Neville d’un ton taquin, Dumbledore se refuserait à aller plus loin que de changer le résultat d’une coupe des quatre maisons de façon arbitraire et à la dernière minute.

— Oui, voilà, il a des principes ! hocha de la tête le rouquin avant d’éclater de rire. »

Ils s’esclaffèrent, cette vieille histoire traînait entre eux, et Harry se surpris un instant à jeter un drôle de regard à la table des Serpentards. Pour la première fois depuis son arrivée à Poudlard, il se demanda si Snape et Malefoy n’avaient pas soulevé un fait : la propension du Directeur à les favoriser… Le brun se grattant le nez qui le picotait furieusement, sentant un sentiment de gêne poindre soudainement. C’était de la honte. Il le savait. Mais Harry n’avait pas envie de penser à ça, il n’y était pour rien, après tout.

Un bruissement d’ailes interrompit le fil de ses pensées, et les sorciers mirent machinalement leurs mains sur leurs godets et autres bols. Plusieurs centaines de hiboux et chouettes déboulèrent dans la Grande Salle, projetant une myriade de plumes dans tous les sens, faisant pleurer les premières années qui ignoraient encore qu’il fallait protéger son repas au risque de le voir gâché par des morceaux de volatiles. Cette année, il semblait qu’il y avait peut-être plus de lettres, plus de colis, plus de communication entre les parents et les élèves. Ce n’était que le premier jour, et nombreux des enfants affichaient déjà une mine fermée, de celle que l’on montre quand on vient d’essuyer des rouleaux de parchemins de mise en garde et d’inquiétude parentales.

Deux hiboux aux couleurs criardes apportèrent un colis à Ron, après avoir foncé en piqué sur le pauvre garçon qui avait attiré l’attention de toute la grande salle en poussant un cri perçant. Les rapaces lui délivrèrent le paquet, chipèrent un pain au lait qu’ils se partagèrent d’un coup de bec, avant de repartir non sans avoir effectué un looping qu’Harry fut choqué de voir réalisé par des créatures d’ordinaires si paisibles.

« C’est Tweedledum et Tweedledee, les hiboux striés de Fred et George. Ne me demande pas pourquoi, mais ils les ont dressés à faire ça. Il paraît même que la plupart de leurs oiseaux livrent les commandes de cette manière, ils sont fous, ils… AH ! Mais c’est génial, ça ! »

Ron ne termina pas sa phrase et tira de son paquet une boîte à flemme, entièrement brossée de noir sur laquelle était gravée un corbeau vert.

« Qu’est-ce que c’est ? s’étonna Hermione.

— Il y a un mot, lis-le, s’il te plaît.

— « À utiliser en cas de Snapitte aigüe ». C’est une boîte à flemme pour le cours de Snape ! comprit le rouquin en éclatant de rire.

— Pourquoi un corbeau ?

— Bah… T’as vu un peu son tarin, Harry ? Tiens, et mes frères me font te dire qu’ils te remercient, bla bla bla, et qu’il serait temps que tu passes voir ton investissement. Est-ce que tu vas enfin me dire officiellement ce qu’est cette histoire de…

— Non, j’ai promis. Mais oui, il faut qu’on y passe, Sirius voulait y faire des achats, mais nous n’avons pas eu l’occasion d’aller au magasin… Si seulement ils avaient une boutique plus proche ! On va devoir attendre Noël.

— Non, répliqua malicieux Ron. Mais moi aussi j’ai promis… Alors tu ne sauras rien si je ne… »

Il s’interrompit quand un Hibou Grand-Duc se posta devant Harry pour lui tendre la patte d’un air impérieux. Un parchemin était roulé dans une bague, et quand le garçon le déplia, l’oiseau s’envola sans même lui laisser l’occasion de répondre à l’expéditeur.

« Tu n’aurais peut-être pas dû l’ouvrir comme ça, tu ne sais pas d’où ça vient, grimaça Hermione avec crainte.

— Si ça a passé les scrutations des Aurors, ça peut bien arriver à ma table, ‘Mione. Ils vérifient tout, tu le sais. Et puis ça vient de Dumbledore. »

Ils se turent et se penchèrent immédiatement en sa direction pour être dans la confidence. Harry sourit en secouant la tête, on aurait dit une bande d’espions en pleine mission.

« Je vais continuer mes cours avec Snape… Apparemment, ça sera des « cours de DCFM » privés… Et je vais en commencer avec le Directeur ! »

Il avait terminé sa phrase avec une pointe de stupeur, et il releva immédiatement la tête en direction de la table des professeurs. Sans surprise, le vieil homme l’observait, comme pour s’assurer qu’Harry recevait bien le message, et il se saisit de sa tasse de thé pour la lever dans la direction du jeune homme. Le brun lui sourit en hochant la tête mais un cri interrompit cet échange d’amabilités.

Le Survivant rata un battement de cœur, et dégaina sa baguette immédiatement. Ceux qui avaient suivi les cours de l’Armée d’Ombrage l’année précédente en firent de même, et rapidement, ils observaient la source du cri. Dumbledore avait jeté sa tasse et s’était levé avec rapidité, suivit de près par Snape et Mc Gonagall. À la table des Poufsouffles, une jeune fille rousse pleurait à chaudes larmes dans les bras d’un septième année de sa maison. Harry reconnut Susan Bones. Il n’eut pas besoin d’en savoir davantage pour comprendre, et le départ précipité de la jeune fille, escorté par le Professeur Chourave, sa Directrice de maison lui confirma ses déductions.

Dumbledore sembla donner une série d’instructions à ses collègues, puis il se posta sur l’estrade qui relevait la table professorale, et sans préambule annonça :

« La Ministre de la Justice, Amélia Bones, a été retrouvée morte non loin du Ministère de la Magie. Les journaux le titreront demain, et pour l’heure, je vous demanderais d’épargner votre camarade de vos questions légitimes, mais bien trop curieuses. Miss Bones aura surtout besoin de calme et d’amitié. »

La Grande Salle trembla légèrement quand les élèves se mirent à parler en même temps, demandant au Directeur s’il en savait davantage, ou ce qu’il allait advenir de la journée. Le vieil homme releva les mains pour les faire taire, et Harry frissonna violemment de dégoût quand il vit celle qui était calcinée.

« Les cours auront lieu, bien entendu. Ce n’est certainement pas le moment, ou l’époque, de vous passer d’enseignement. Cela arrivera encore… Vous vous en doutez. Alors profitez. Apprenez, comprenez, renforcez vos amitiés. La vie prendra toujours le pas sur la mort, mais elle a besoin de vous pour cela. »

Quelques élèves grimacèrent en singeant les propos du vieil homme, mais la plupart restaient silencieux et se retirèrent de la salle avec morosité. Harry sentit un poids descendre dans son estomac, et il avala une grande goulée d’air pour tenter de se rassurer. La journée avec si bien commencé…

« Au moins on ne commence pas par Snape, soupira Ron. Peut-être que Slughorn est aussi sympa qu’il en a l’air, et qu’il va nous changer les idées… ?

— Ouais… Peut-être… Mais j’crois que j’aurais préféré commencer par la Défense, en fait. »

Neville hocha la tête aux propos de son ami, et Hermione approuva également. Cela mit mal à l’aise le jeune Weasley, qui comprit pourquoi ses compagnons avaient tant besoin d’entrer rapidement dans le vif du sujet. Il était le plus grand du groupe, approchant d’un bon mètre quatre-vingt-dix et il détesta ce fait l’espace d’un instant, comme s’il avait la responsabilité de les guider physiquement vers une meilleure humeur. Il grogna.

« Moi pas. Si c’est pour l’entendre dire à Harry que c’est un miracle qu’il ait pu survivre jusqu’ici, j’crois encore que j’préfère me taper un questionnaire sur pourquoi Lockhart est l’homme le plus beau de la terre… Hey, remarquez : p’tetre bien qu’il pourrait nous faire faire ça, vous imaginez ?

— Qu’est-ce que tu racontes… ?

— « Question 1 : Pourquoi Severus Snape est-il le professeur le plus détesté de Poudlard ? », « Question 2 : Est-ce que Severus Snape vous a déjà fait pleurer ? Si oui, expliquez en détail comment… » »

Harry sourit, bientôt suivit par les autres, et relança :

« J’vois bien un QCM aussi, genre : « Harry Potter est-il, Réponse A : Une imposture ; Réponse B : Une plaie comme rarement Poudlard en a connu ; Réponse C : … »

— « Réponse C : Toujours prompte à faire son intéressant et fondamentalement incapable d’arriver à l’heure à un cours de potions, et ce, même si ce n’est pas le Professeur Snape qui le donne. » »

Le groupe s’arrêta net en entendant cette voix dans les couloirs. Ils savaient à qui elle appartenait, et aucun ne prit la peine de se retourner pour confirmer. Un instant, ils se demandèrent si l’espion ne prenait pas un peu trop à cœur sa mission pour l’Ordre et ne s’était pas mis à espionner tout et tout le monde, mais Snape les dépassa dans un tourbillon de robe noires, sans même leur accorder un regard, et monta quatre à quatre les escaliers menant à l’étage de sa nouvelle classe.

« … Il n’a pas retiré de points, s’étonna Neville.

— Et on est bien en retard, confirma Hermione.

— Heu… C’est moi ou il vient de faire de l’humour ? »

Harry et Ron se regardèrent avec horreur, se demandant si cela n’était pas le plus gros signe de la fin des temps, puis, ils éclatèrent de rire et partirent en direction des cachots pour deux heures de potions avec le nouveau professeur.

***

Même jour, Ministère de la Magie, Grand Hall, 09h32,

 

« Lord Malefoy ! Lord Malefoy ! »

Lucius ralentit le pas, sans pour autant s’arrêter. Il allongea sa foulée, pour garder une certaine prestance, et fit claquer plus fortement sa canne sur le sol impeccable du Ministère. Des têtes s’étaient tournées vers lui. Déjà à son passage naturellement, mais à présent, tout le monde l’observait pour savoir ce qu’il se passait. À l’exception de Poudlard, le Ministère de la Magie était le lieu ultime des racontars et autres commérages. C’était une perpétuelle représentation – Politique oblige – et il adorait ça. C’était son élément, sa scène, et il était en était l’acteur principal. Même si pour l’instant, le public ne le comprenait toujours pas.

Une jeune fille lui courrait après, les mèches en folie qui dansaient autour de son visage, et le bras droit tendu sur un carnet noircit de notes. C’était probablement une nouvelle journaliste, qui tentait de lui arracher une interview croustillante. Et il aimait à les rendre rares, surtout depuis le retour de Voldemort, désirant montrer qu’il se plaçait au-dessus de la mêlée. Des photos, oui, des interviews, non… Il n’avait pour le moment pas fait exception, mais quand elle se posta devant lui, osant lui couper la route, quand il conclut, à sa tenue et à sa remarquable beauté, qu’il avait encore devant lui une nouvelle recrue de Skeeter, le Mangemort décocha un rictus méprisant du plus bel effet.

Depuis son retour à la Gazette, Skeeter embauchait à tout va des gamines écervelées prêtes à tout pour du scandale et de l’info’ croustillante. Et elles devaient avoir autant d’allure que de charme pour arriver à leurs fins. Les officiers de l’étage Administratif tenaient même les comptes et les classaient par notation esthétique. Non, vraiment, le Ministère de la Magie était l’antichambre de l’immaturité. Lucius ne jouait pas à ce jeu-là, satisfait que son rang le lui évite, mais intimider les nouveaux venus lui plaisait énormément. Quand la scribouillarde ne s’arrêta pourtant pas, marchant à reculons en lui faisant face, et ne rougissant même pas devant son regard hautain, il s’arrêta.

« Que voulez-vous… Miss… ?

— Delorme, Nathalie Delorme. Je suis journaliste à…

La Gazette du Sorcier, et vous espérez une interview. Vous venez de l’avoir, Miss, elle fut courte, mais intense, se moqua-t-il en se surprenant à ressembler à Severus. Votre père travaille bien au Département des transports magiques, n’est-ce pas ?

— … Heu… Oui… Mais en fait je ne voulais pas…

— Et vous avez fait vos études où Miss ?

— Cela fait deux questions, Lord Malefoy. Vous m’en devez donc deux. »

Le blond cilla en regardant attentivement la demoiselle. Edward Delorme était peut-être un sot, mais sa fille était vive d’esprit. Il sourit narquoisement :

« Poudlard, je suppose, à Serpentard, non ?

— Trois.

— Je vois… Suivez-moi dans mon bureau, voulez-vous ? »

Lucius avait incliné la tête et prononcé cette phrase en laissant sous-entendre tout ce qui pouvait faire jaser, et qui commençait déjà à alimenter les conversations qui démarraient sur leur passage sans grande discrétion. Mais Nathalie ne sembla pas en tenir cas, et cela plut au patriarche de la maison Malefoy. Il prit le temps de l’observer quand ils furent coincés dans un ascenseur les amenant à son étage, la jeune femme ne pipa mot, probablement pour garder son avance, et le blond apprécia ce silence. Le Ministère était un lieu particulièrement bruyant, plein de cris, d’explosions, de rires et de revendications. Quand ils arrivèrent devant sa porte, il hésita, puis s’effaça pour lui permettre d’entrer la première. Pas assez pour lui éviter cependant de le frôler, ce qu’elle fit sans lui accorder le moindre regard, ni frissonner comme les autres femmes pouvaient en avoir l’habitude. Voilà qui était intéressant !

Ils étaient à l’étage dédié au Département de la Justice Magique, et Lucius y occupait une place importante de Sous-Secrétaire dédié à l’Éducation. Il avait obtenu son poste avec un naturel déconcertant, s’imposant dans les inconscients avec facilité. Il n’était nommé que depuis l’année précédente, et personne ne se souciait du fait que, jusqu’ici, jamais Lucius Malefoy n’avait eu à travailler. Un Malefoy l’avait-il jamais fait au cours des derniers siècles, d’ailleurs ?

Il déposa sa canne allongée sur son bureau, son pommeau en forme de serpent fixant Nathalie qui s’était déjà installée sur un fauteuil attenant au meuble. Lucius fronça les sourcils, se demandant s’il avait bien en face de lui une apprentie journaliste, mais il lui sourit, usant, lui aussi de ses charmes :

« Du thé, du café, ou quelque chose de plus fort, peut-être… ?

— Puisque nous sommes entre nous, nous pouvons éviter cela, je suppose. Je ne suis pas ici pour vous voir faire mine de vous intéresser à moi.

— Pourquoi pas ? Vous êtes tout à fait charmante…, répliqua le blond en masquant superbement sa stupeur.

— Votre réputation vous précède, Lord Malefoy, notre maison raconte encore votre indéfectible loyauté à votre épouse. Pour ma part, j’ai toujours pensé que vous l’aimiez peut-être…

Ca suffit, qui êtes-vous ? »

Son ton avait perdu de sa chaleur, et ses yeux étaient devenus gris acier. Il était difficile à cet instant de douter que Lucius Malefoy eut été quelqu’un de très dangereux, mais Nathalie ne recula pourtant pas.

« Je suis bien journaliste, mais pas à la Gazette… C’est un grand reporter qui m’a recrutée, et vous êtes ma première mission.

— Je vois… »

Foutu Oaken ! Il avait le don de dénicher des profils atypiques, et celui-ci n’y faisait pas exception.

« Vous êtes de quelle promotion, au juste ? Je m’étonne de ne pas avoir entendu parler de vous.

— 2013, j’ai terminé mon année quand le scandale sur les loups-garous à Poudlard a éclaté.

— Ah, oui… »

Le blond se fustigea mentalement, il avait perdu de vue pas moins de cinq années de Serpentards comme ça, se concentrant essentiellement sur la scolarité de son fils, et ce maudit Potter. C’était une grave erreur qu’Oaken ne semblait pas avoir commise.

« Et vous êtes chargée de m’interviewer, c’est cela… ?

— Je ne m’intéresse pas à votre couleur préférée, si c’est la question, Lord Malefoy. Je voudrais plutôt savoir si vous êtes au courant pour le meurtre d’Amélia Bones… »

***

Salle d’Étude des Moldus, 10h02,

Jane grommela lorsqu’elle avisa l’horloge qu’elle avait traditionnellement accrochée au-dessus de la porte. Ses élèves étaient en retard, signe qu’ils avaient radicalement oublié le peu de règles qu’elle avait tenté de leur imposer l’année précédente.

Elle était angoissée, son cours avait été interrompu si vite, et avait repris à la nouvelle année sans qu’elle ne puisse vraiment s’y préparer. Jane n’en menait pas large. Elle ignorait dans quelles dispositions seraient ses élèves, et la sixième année – qui contenait hélas toujours les Malefoy et autres Potter – la stressait. Pas uniquement à cause des illustres noms. C’était surtout une affaire de contexte. Maintenant que Voldemort était officiellement de retour, elle comprenait la difficulté à enseigner cette matière. Combien de temps lui faudrait-il pour être une cible comme la Ministre de la Justice, ou bien…

« Allons, Jane ! se rassura-t-elle. Depuis quand on s’intéresse aux profs, hein ? Il n’y a que dans la banlieue de Londres qu’ils sont attaqués au couteau, ici tu ne risques que… Awn. Qu’un Doloris, qu’un Avada, qu’un… »

Elle s’interrompit, entendant des éclats de rires provenant du couloir. Pas juste un petit groupe, mais une belle horde de Gryffondors avançant en riant aux éclats, sous le regard amusé des Poufsouffle et Serdaigle de leur âge, et celui médusé des Serpentards. Jane leur ouvrit la porte sans rien dire, et les laissa prendre place. Les gamins s’asseyant sans même lui prêter la moindre attention. Le brouhaha ne semblait pas capable de se tarir, et les conversations allaient bon train. Les gamins prenaient leurs aises, sortaient leurs plumes et rouleaux de parchemins, et les rouges et or continuaient de bavasser. Les Serdaigles se turent les premiers, suivis par les Poufsouffles qui – après un regard en direction de leur enseignante – se turent immédiatement eux aussi. Les Serpentards, quant à eux, goûtaient par anticipation la réaction de Smith, qu’ils n’avaient pas oubliée. Eux, se souvenaient qu’elle était aussi impitoyable que leur Directeur de maison.

Jane s’était installée contre son bureau, comme elle l’avait fait l’année d’avant, et les observait, lèvres pincées. L’horloge affichait 10h12, et les conversations continuaient, bien que quelques Serdaigles tentaient, en vain, de faire taire les Gryffondors. À 10h13, Harry tourna la tête vers Jane, en essuyant une larme de rire suite à la chute du sketch de Ron, et il laissa échapper un gracieux :

« Oh, merde…

N’est-ce pas ? »

Elle n’avait pas haussé le ton. Elle n’avait même pas forcé les mots ou appuyé sur la moindre syllabe. Smith s’était contentée de souligner une évidence : ils étaient mal. Instinctivement, les élèves se tirent droits, en sachant pertinemment que c’était trop tard, et frissonnèrent. Nous étions le 2 septembre 2016, et à ce jour, il n’y avait que Minerva McGonagall, Severus Snape et Jane Smith qui parvenaient à les faire sentir coupables en si peu de mots.

« Deux points de moins pour Serpentard, Poufsouffle et Serdaigle pour le retard de deux minutes, et 13 points de moins pour Gryffondor et sa fanfare de ricanements périscolaires. C’est la rentrée, je ne vais pas vous compter ces points en moins par élève, je ne suis pas sadique… »

Elle laissa sa phrase en suspens, et certains étudiants sourirent en grimaçant, incapables d’arriver à déterminer s’ils lui en voulaient ou si son humour faisait mouche.

« Néanmoins. Le programme est chargé, l’actualité aussi, et à moins que je ne sois à nouveau destituée par une folle aux relents autoritaires, ou assassinée par ses congénères – et oui, Miss Granger, on peut l’écrire en deux mots – nous avons trop à faire pour que je tolère le moindre relâchement dans la classe. »

Ils la regardèrent, choqués. Des gentils Poufsouffles aux plus retors des Serpentards, sa phrase avait choqué par sa brutalité. C’est Draco Malefoy qui leva la main, surprenant son petit monde avec sa docilité :

« Oui ?

— Vous avez peur d’être tuée, Professeur ?

— Oui, Monsieur Malefoy, répliqua Jane en déclenchant une vague de rires chez les Serpentards. Et j’ai peur, parce que je m’efforce de mener une vie intéressante. C’est un sentiment logique quand on a un sens à sa vie.

— Et c’est quoi le vôtre… ? lui demanda-t-il avec insolence.

— Répondre à des questions personnelles au lieu de faire mon cours ? Tenter de vous apprendre quelque chose qui ne soit pas préformaté par le Ministère ? Faire de vous des adultes un peu moins… Cons, que la moyenne ? Choisissez Monsieur Malefoy, j’ai une foule de vocations. Mais pour l’heure, ça serait plutôt de faire mon cours, à moins que… Oui ? Monsieur Potter ?

— Vous croyez que vous risquez quelque chose, Professeur ?

— Précisez votre pensée.

— J’veux dire, vu la matière que vous enseignez, quoi.

— Ah. Nous y voilà… Oui, je le crois. Je risque autant que vous tous, un peu plus que Monsieur Dodge qui est de Sang-Pur et qui n’a que des gens fréquentables dans sa famille… Moins que vous, Monsieur Potter, ou vous, Monsieur Malefoy.

— Pourquoi moi ?! s’ébroua le blond. Qu’êtes-vous en train de…

— Votre famille est ancienne, puissante, versée dans la Politique, et riche. Et puis, soyons francs : c’est dans vos rangs que les Mangemorts recrutent le plus. Vous, les Serpentards, allaient être plus courtisés et manipulés que des catins un jour de sortie de Jack l’Éventreur. Si ce n’est pas déjà fait… Tout ça pour dire que oui, j’ai peur pour ma peau, mais comme vous, en fin de compte.

— … Pourquoi continuer à enseigner cette stupide matière, alors ?

— Parce que votre détestation de ces heures est l’un de mes plus gros plaisirs dans la vie, Monsieur Malefoy… Les pauvres gens se divertissent avec ce qu’ils peuvent… D’autres questions sur la guerre ? Ou je vais enfin avoir l’explication de votre hilarité de tout à l’heure ? »

La joie avait quitté les rouges et or, et à présent ils regardaient leurs amis avec gravité. Les Serpentards ne fanfaronnaient pas le moins du monde, reclus dans leurs pensées pleines de devoirs et de problèmes familiaux. Draco lui-même avait apprécié qu’elle change de sujet. Même s’il le dissimulait admirablement bien, il redoutait cette guerre… Comme beaucoup de Serpentards qui auraient préféré mener le conflit idéologique sur le front Politique, et non pas en tuant à tout va. Contrairement à ce que les adultes pensaient, cette génération n’avait pas soif de sang, bien au contraire.

C’est Neville qui leva la main pour répondre à la question du Professeur :

« En fait, c’est à cause d’une potion. Tout à l’heure, nous avions cours avec le Professeur Slughorn, et quand il a vu nos têtes à cause de… Enfin, de ce matin… Il nous a fait travailler sur une potion d’euphorie pour nous changer les idées. Et du coup…

— Et ça vous a fait du bien… C’était une bonne idée. Je devrais lui en demander pour ici. Si vous continuez à vouloir parler de sujets aussi graves, il va nous en falloir.

— Vous voudriez qu’on évite, Professeur ? se permit une nouvelle fois Draco sans lever la main cette fois-ci.

— Non. En revanche, évitez de prendre la parole comme ça. Je vous rappelle que vous êtes trop nombreux pour qu’on puisse se couper tous les uns et les autres. Mais non, n’hésitez jamais. Je vous l’ai déjà dit l’année dernière : s’il y a un cours où vous pouvez vous exprimer, c’est celui-ci. Mais que je sois claire…, ajouta-t-elle alors qu’une foule de chuchotements commençait. Le premier qui parle de « Sang-de-Bourbe » ou un autre truc dans le genre, le regrettera amèrement. Je ne plaisante absolument pas avec ça. Je sais parfaitement que dans ma classe j’ai ce que les Moldus appelleraient des néo-nazis – et non, Miss Granger, nous n’allons pas en parler tout de suite, mais cette année sans doute ! Je connais vos théories suprématistes, et je ne vous empêcherai pas de vous exprimer… »

Elle ne put terminer car un tonnerre de protestations s’éleva, principalement du côté des Serdaigles qui hurlaient qu’on ne pouvait laisser la haine s’exprimer. Jane les laissa faire, et quand ils en furent à s’invectiver les uns et les autres, elle donna un grand coup de pied arrière dans son bureau pour les interrompre. Choqués par un geste aussi basique, ils se turent.

« Je ne vous empêcherai pas de vous exprimer à une condition : que vous soyez capables d’argumenter, et de laisser vos détracteurs contre-argumenter. Et vous avez intérêt à le faire dans le respect. Je n’accepte aucun « j’ai vu ça dans les journaux », et autres « tout le monde sait ça ». Si vous ne pouvez soutenir vos thèses, aussi méphitiques soient-elles, vous allez les taire. Sinon… si elles sont solides, au point de déclencher une guerre, vous devriez pouvoir les défendre, n’est-ce pas ? »

Elle aurait frappé un par un les élèves que c’était pareil. Les verts et argent accusaient plus durement le coup, et il fallut une fraction de seconde à Draco pour retrouver son masque, la dernière phrase de l’enseignante tournoyant dans son esprit… Pouvait-il vraiment… ?

« Nous allons parler de ça cette année, Professeur ? demanda avec crainte Hermione.

— Vous voudriez que l’on parle de quoi, au juste, Miss Granger ?

— Mais ce n’est pas neutre que d’aborder de telles questions en plein conflit idéologique…

— Non. Mais l’école n’est pas neutre, Miss Abbot. Ni moi, d’ailleurs, ni vous. Ici, chacun a ses convictions, et on ne va pas se faire l’affront de se mentir. La majorité chez les sorciers est à 17 ans, combien ici vont l’atteindre cette année scolaire ? »

Un certain nombre de mains se levèrent, et Harry comprit immédiatement où elle voulait en venir.

« C’est bien ce qu’il me semblait… On va donc se comporter comme des grands et se traiter de racistes avec dignité, s’il vous plaît. Mais puisque les histoires de joies provoquées par de la magie vous plaisent, on va parler d’une vieille histoire Moldue qui s’est passée en France… »

Jane leur raconta alors les légendes sur les danses macabres, dont la célèbre danse de Strasbourg, survenue au 16ème siècle. Elle leur raconta la terreur des habitants, leur réaction, leurs conclusions de l’époque. Elle leur raconta comment de pauvres gens se mirent à danser jusqu’à la mort, ou jetés dans des auspices car on ne savait pas soigner leur mal.

« … Et c’est un phénomène qu’on a vu assez souvent, parfois représenté sur les fresques religieuses pour avertir le citoyen de l’époque des dangers des plaisirs. Parce qu’il ne faut pas croire, mais dans cette culture Moldue, il n’y a pas que la peur de la magie… Il y a la peur du divin ! Tout était l’œuvre de Dieu, ou du diable ! Bien entendu, la sorcellerie était celle du diable, sinon on n’aurait pas brûlé à tout va n’importe qui…

— Mais… On a su ce qu’il s’était réellement passé ? demanda Antony Goldstein.

— Ah, oui… Les scientifiques pensent que c’est lié à un empoisonnement au pain de seigle. Le seigle s’étant flétris sous l’humidité, il aurait libéré des toxines hallucinogènes.

— Comme peut le faire le Bouton-Noir, quand il est mal dosé ? proposa Neville.

— Le… ?

— La Belladone !

— Ah, oui ! Moi et la Botanique… Oui, tout à fait. Mais apparemment, les gens en ont eu des convulsions, et des grosses crises… Après, les opinions divergent à ce sujet, mais aujourd’hui, les Moldus n’associent plus du tout cette histoire à un empoisonnement de sorcières, ou une malédiction.

— Pourquoi ils nous accusaient systématiquement… ? Pourquoi ils nous ont brûlés, alors que la plupart du temps, nous étions innocents ? demanda une Poufsouffle.

— La peur, répondit Draco rapidement. C’est la peur qui fait que tu proclames un ennemi et que tu l’éradiques.

— Exact, vingt points pour Serpentard. Et vous savez ce que l’on dit ? »

Ils étaient plus de cinquante visages à la regarder sans comprendre, et l’espace d’un instant, Jane eut l’impression d’être catapultée dans une autre dimension. Elle avait beau prendre l’habitude, c’était toujours autant dépaysant…

« La peur mène à la haine, et la haine mène à la souffrance ! On ne vous apprend jamais rien d’utile dans cette école, en fait !

— Professeur, vous venez de citer Star Wars, non ? s’écria Seamus.

— C’est exact ! Cinq points pour Gryffondor ! Je me sens moins seule…

— C’est quoi, Star Wars ?

— Un film.

Un quoi ?

— La plus grosse histoire jamais créée !!

PAARDON ? C’est le Seigneur des Anneaux, j’te signale !!

— QUOI ? C’est l’ENTIERETE de l’œuvre de Tolkien, pas juste le…

— Merlin… TAISEZ-VOUS ! Je suis contente que la culture Moldue vous intéresse, et elle a clairement de quoi, mais ce n’était pas le sujet… Et puis c’est difficile de vous expliquer ce que c’est, et c’est bien dommage, faudrait le voir, pour cela.

— C’est une pièce de théâtre ? Mère dit que c’est nous qui leur avons apporté le théâtre lorsque nous cohabitions…

— Pas exactement, Monsieur Malefoy, le cinéma est l’héritier du théâtre, mais sans télévision, ou rétroprojecteur… Sans lecteur de DVD, je ne vois pas comment vous montrer ça. »

Elle les avait perdus, et c’était amusant de voir les né-Moldus ou Sang-Mêlés se gonfler d’orgueil en voyant leurs amis dans l’incompréhension. Jane pesta, en avisant l’heure : 11h47.

« Laissez tomber, nous nous faisons du mal. Rien ne passe dans ce fichu château ! Voilà à quoi sert mon cours, Monsieur Malefoy : à tenter de percer la couche de magie qui empêche le moindre appareil Moldu de fonctionner. Si l’un d’entre vous se trouvait une vocation pour trouver une solution…

— Qu’est-ce que vous racontez, Professeur ? Où est le problème ?

— Le problème, Monsieur Malefoy est que le moindre appareil Moldu est détraqué par la magie, on ne peut rien faire fonctionner. Et ça concerne également le respect, vu le ton que vous vous permettez d’employer avec moi !

— Mais… Et les radiophones, hein ? »

Draco avait dit cela avec le ton d’un enfant qui ne comprend pas pourquoi l’adulte pouvait être aussi stupide. Il venait de perdre bien dix ans dans sa posture, et quand il vit Jane devenir blême, il comprit ce qu’il venait de faire, et balbutia…

« … De… De toute façon, je m’en moque…

— Par les jupons de Dumbledore… Draco, vous venez d’avoir une idée brillante ! »

***

Couloirs du Ministère de la Magie, 11h55,

« C’était un plaisir Lord Malefoy, merci encore de m’avoir reçue…

— Allons, Nathalie, tout le plaisir était pour moi. »

Madison Rickens passait dans le couloir à cet instant, et écarquilla les yeux, avant d’étouffer un gloussement. Elle n’osa pas jeter un regard à la journaliste et au politique, mais elle devinait une belle femme allant de pair avec cette jeune voix. Lucius Malefoy ne pouvait qu’appeler de son prénom une jolie fille, non ? Elle pressa le pas quand elle entendit la Nathalie éclater d’un rire qu’elle trouva d’une vulgarité incroyable… Il fallait impérativement qu’elle raconte ça à Patricia !

Restés aussi seuls qu’on pouvait l’être dans les couloirs du Département de la Justice Magique, Malefoy et Delorme observaient en coin Madison se précipiter pour cancaner. Cela allait occuper une partie des esprits, assez pour que la jeune femme ait le temps d’écrire son papier proprement.

La rencontre s’était parfaitement bien passée, et le politique comprenait alors pourquoi la journaliste avait l’estime de son supérieur. Bien que jeune, Nathalie était d’une sagacité très agréable. Elle semblait avoir parfaitement compris ce qui se tramait au Ministère, et semblait même capable de capter l’essence de la mission qu’il avait confié à Oaken. Lucius fit tourner sa canne dans sa main, en observant son serpent argenté miroiter sous les luminaires :

« Nous allons être amenés à nous revoir, je suppose ?

— À moins que ma présence ne vous ait incommodé, le journal préfère garder une certaine fidélité avec ses reporters, oui.

— Voilà qui est parfait. Quand aurais-je l’exemplaire ? La veille ?

— Non, Lord Malefoy, vous devriez savoir que le Veritascriptum ne souffre d’aucune pression politique ni censure, nous gardons secrets nos numéros jusqu’à leur sortie… Ainsi, pas de risque de faits alternatifs… Comme avec une autre Gazette.

— C’est un parti-pris audacieux que je respecte. Vous savez quel amour de la vérité je peux avoir… »

Ils ne parlaient pas particulièrement fort, mais il fallait mal connaître les Serpentards pour ne pas comprendre qu’ils s’adressaient à un public invisible. Quand Delorme prit congé, Malefoy esquissa un rictus satisfait. Bien sûr qu’il aurait un exemplaire terminé la veille ! Il finançait ce fichu torchon, il pouvait bien en avoir la primauté ! Cela, en revanche, Nathalie l’ignorait superbement.

Le Mangemort se dirigea vers les ascenseurs, vérifiant sur une montre à gousset raffinée s’il n’avait pas pris du retard, puis il referma le clapet quand il vit dans la cage l’hideux Jake Miller et son complet ocre toujours taché de sauce. Miller travaillait au Département des Mystères, et ce n’était un secret pour personne. Il était le plus ancien, chargé de l’archivage et de la documentation des étrangetés que l’on pouvait y trouver, Miller était surtout connu pour être de nature profondément dépressive, voire suicidaire. Il n’avait ni femme, ni enfant ; buvait comme un trou, travaillait comme un elfe. Il était méprisé de tous, et c’était, là encore, une erreur de jugement général que Malefoy exploitait avec beaucoup d’empressement. Car Miller était passionné par son travail, et il était l’incarnation de l’homme pour qui la quête de la vérité était plus importante que la moralité ou le pouvoir. Et il aimait qu’on lui demande d’approfondir son domaine, et cela faisait quelques mois que Lucius Malefoy ne s’en privait pas. À dire vrai, cela faisait même plus d’un an.

Quand le blond entra dans la cage d’ascenseur, l’archiviste s’effaça dans un angle, en recroquevillant ses bras sous ses aisselles, avant d’en tirer discrètement une lettre qu’il donna sans que qui que ce soit qui serait passé par là ne puisse le voir. Malgré la transpiration qui devait probablement s’être imprimée sur le document, ou même l’odeur âcre qui commençait à emplir la cabine, Lucius s’en saisit, et sans se départir de son air aristocratique, partit d’un pied leste quand la machine les délivra de leur promiscuité.

***

 

Grande Salle, heure du déjeuner,

Severus tapota discrètement la main de Jane, en lui faisant un signe de tête. La Moldue arqua un sourcil avant de comprendre sa requête muette : il n’aimait jamais demander à voix haute qu’elle lui donne un morceau de fromage, il détestait passer pour un gourmand. Profitant d’avoir son attention, il chuchota :

« Qu’est-ce que vous leur avez fait, ils sont bien silencieux, et ne touchent même pas à leur assiette ? »

En effet, les Serpentards semblaient soudainement muets, et les autres maisons jetaient des regards suspicieux aux corbeilles de pain qui garnissaient les tables. Jane cligna des yeux en manquant de se couper l’index au lieu de sa portion de roquefort, puis éclata de rire, terminant d’achever une tranche qui n’avait plus aucun aspect présentable :

« C’est à cause de l’ergot du seigle ! lui expliqua-t-elle en effritant son roquefort sur son morceau de pain. Vous savez ? Cette histoire de seigle tout moisit qui a rendu fous des villages entiers, en les contraignant à… Danser, comme ils disaient.

— Ah… J’en ai entendu parler lors d’un séjour en Europe, je croyais que c’était des histoires pour faire rire les sorciers.

— Non, non, il y a bien eu ce genre d’incidents. Vous voyagez en Europe, des fois ?

Bien tenté. Et donc ils refusent d’en manger, maintenant ? Dire que j’ai menacé plus d’une dizaine de fois Potter d’empoisonner son jus de citrouille, et que cela ne l’a jamais empêché d’en boire des litres…

— Vous dites, Severus ? s’enquit une Minerva qui affilait le regard malicieux du félin curieux.

— Que je reprendrais bien du chèvre, s’il vous plaît, Smith. »

Jane se pinça les lèvres pour ne pas se moquer, et lui tendit le fromage. Il avait beau avoir largement dépassé la trentaine, Severus continuait de baisser les yeux devant Minerva… La Directrice des Gryffondors lui jeta le regard typique de l’enseignant n’étant pas dupe, avant de reprendre sa conversation avec Dumbledore.

« C’est dommage qu’ils ne mangent pas… Ils vont le regretter… C’est mieux de vomir le ventre plein. »

Jane s’étouffa. Snape avait prononcé ça d’une voix si calme qu’elle en eut le souffle coupé.

« Vous dites ? singea-t-elle en toussant.

— Que leurs quatre heures vont être une torture telle, qu’ils vont en venir à regretter les potions… »

« QUATRE HEURES ?! »

À la table des Gryffondors, Harry, choqué, relisait l’emploi du temps en pâlissant.

« Mais, mais, mais… Je n’avais pas compris ça, moi !

— C’est bien pour ça que je te dis de manger, et d’arrêter d’en vouloir à cette tranche de brioche, répliqua Hermione.

— Attends, mais il compte faire quoi, au juste ? Je ne comprends pas bien pourquoi il dispose d’autant de temps, même Smith n’a pas de plages horaires dans ce genre. Est-ce qu’il y a une raison particulière à cause de la rentrée, est-ce que…

— Non, ça serait marqué. Mais apparemment, nous sommes tous ensembles, encore.

— Ensemble ?

— Ouais, comme dans « tous les sixièmes années », précisa Ron agacé. J’espère que ça ne va pas devenir une habitude, je commence à me dire que l’éducation dans cette école part dans tous les sens.

— Qu’espère Snape ? Qu’on s’entre-tue dans de grosses mêlées, ou quoi… ? »

« Vous verrez, Smith ! »

Severus la regarda avec un air de conspirateur, lui offrant même un de ses rares sourires. Il était d’excellente humeur, et c’était assez exceptionnel pour être communicatif.

« Allez, ne faites pas autant de mystères, dites-moi !

— Non. Mais ce soir, je peux vous dire qu’ils ne parleront plus, parce qu’ils seront trop épuisés pour ce faire. Ou alors, qu’ils auront perdu un membre dans le processus.

Hein ?

— A ce soir ! »

Il se leva en emportant sa tasse de café, et un spéculos. Sa joie et son attitude anachroniques jetèrent un trouble à la table des professeurs qui regardaient les robes du Directeur de Serpentard avec effroi. Et s’il y avait bien un problème avec le pain, finalement… ?

Rassemblés en rangs ordonnés, les sixièmes années des quatre maisons de Poudlard tentaient de rester silencieuses et immobiles. Il était hors de question qu’elles perdent encore des points supplémentaires après les deux heures avec Smith. Et qu’avaient donc leurs professeurs à généraliser ce type de cours ?

Il était quatorze-heures et une minute quand Harry échangea un drôle de regard avec Draco Malefoy qui haussa les épaules. Le brun frappa à la porte de la salle, mais n’obtint aucune réponse. Il se tourna encore vers sa némésis, qui ne put s’empêcher de lui décocher en grincheux :

« Je ne suis pas sa nounou, Potter !

— Non, en effet, Monsieur Malefoy. Que faites-vous ici, vous autres ? »

La voix provenait des escaliers, et à leur bout, ils découvrirent un Snape qui les regardait avec un certain dédain.

« Eh bien ? Sur cent-quarante élèves, est-ce qu’il y en aura un avec le courage, la loyauté, l’intelligence, ou l’ambition de me répondre ?

— … Nous nous rendons à votre cours, Professeur, lui répondit Hermione sans ciller.

— Cela m’étonnerait, il a lieu à l’extérieur. Mais personne ne peut vous en vouloir, Miss Granger, ce n’était marqué dans aucun livre. Suivez-moi. Et en silence. »

Harry allait répliquer machinalement quelque chose quand Hermione secoua la tête en levant les yeux au ciel. Après six ans de ce genre de traitement, elle avait l’habitude. Les élèves descendirent à sa suite, arrivant au rez-de-chaussée avec les immenses sabliers colorés. Ils notèrent avec une certaine amertume que Poufsouffle était une nouvelle fois en tête, et ils passèrent la grande porte avec leur Professeur.

Le temps était clair et l’air encore chaud de l’été leur fit se sentir immédiatement bien. À cette heure, le parc de Poudlard était plutôt silencieux, même les oiseaux semblaient faire une sieste digestive. Snape leur fit longer les contreforts du château, et contourner une tour qu’aucun ne parvenait à rattacher à une pièce intérieure, puis, ils arrivèrent près d’un grand saule pleureur et d’un banc, ignorant que c’était l’endroit où leur Professeur d’Étude des Moldus se détendait. À cinq mètres de l’endroit se dressaient quatre cabanons de bois, bordant une sorte de…

« Non ! Ils ont refait un labyrinthe ?

— Pas exactement Monsieur Potter. Reformez les rangs ! Bien. Cette année, vous aurez deux fois quatre heures comme celles-ci, où vous devrez vous rendre à l’endroit précis où vous vous trouvez, et ce sans aucun retard. Les autres cours, plus classiques, se dérouleront dans la salle habituelle de Défense Contre les Forces du Mal. Ces derniers seront des enseignements théoriques, et ils ne couvriront que deux heures supplémentaires par semaine. Nous y ferons certains devoirs, et je serai aussi impitoyable que dans ma classe de Potions.
« Je ne tolère d’ailleurs aucun débordement, aucun manquement aux règles, et aucune rixe qui ne serait pas explicitement ordonnée, sera sévèrement punie. Ce cours est aussi dangereux que celui auquel je vous ai habitué, et il n’est pas impossible que certains d’entre vous se retrouvent, à l’issue de l’année, estropiés à vie. La Défense Contre les Forces du Mal vous a été enseignée d’une façon si pathétique que je doute d’arriver à tirer quoi que ce soit de vous. Cependant vous n’êtes pas ici pour me recracher un cours sur un quelconque Epouvantard, ni pour ricaner devant des lutins échappés de je ne sais quelle baguette d’incompétent. Vous êtes ici pour apprendre à survivre. Les forces du Mal sont nombreuses, diverses, toujours changeantes. Elles prennent racines dans ce qui nous entoure et en nous-mêmes, elles peuvent revêtir le masque le plus vertueux, ou celui de l’amitié la plus soumise. »

Harry en fut convaincu, cette dernière phrase était pour lui, et il faisait référence à Queudver.

« Vous allez devoir apprendre à vous défendre contre elles, et cela commence par votre capacité à les reconnaître, à les comprendre, à les anticiper. Je ne vous ferai aucun cadeau dans mon cours, et vous n’y gagnerez aucun point. »

Les élèves commencèrent à protester vivement, et Snape leur jeta un sort de silence sans même ouvrir la bouche.

« Un Silencio, en informulé. Vous allez apprendre à jeter des sorts informulés cette année, et vous allez devoir apprendre à contrer ceux que je vous enverrai. Car oui, Miss Greendass, inutile de faire cette tête de sirène hors de l’eau, j’ai pleine autorisation du Directeur pour vous lancer des sorts… Nous verrons si cela vous encourage à la discipline. Il n’y aura pas de points donnés, ni de points retirés pour la simple raison que dehors, si vous vous trompez, on ne vous retirera pas quelques grains de sable dans un sablier. Mais un ou deux membres, voire, la vie. Afin de juger de votre niveau, vous allez vous constituer en groupe. Pour le moment entre vos maisons, vous allez commencer par vous découvrir entre vous. Vous allez vite comprendre qu’un blason ne suffit pas à garantir la loyauté. »

Draco ne fut pas plus dupe qu’Harry précédemment, et compris tout à fait le sous-entendu.

« C’est pour aujourd’hui un labyrinthe, mais vous verrez, Monsieur Potter, qu’il a eu quelques aménagements, et qu’il saura vous surprendre au cours de l’année. Vous y entrerez dans quinze minutes, et devrez trouver le moyen de parvenir à son centre. Vous y trouverez un objet, et il appartiendra au vainqueur.

— A la maison vainqueur, vous voulez dire Professeur ? corrigea Hermione en fronçant les sourcils.

— Non, Miss Granger, j’ai bien dit AU vainqueur. Un seul, ou une seule d’entre vous aura l’objet… Je vois que vous commencez à comprendre… Avant de débuter l’épreuve, sachez qu’aucun impardonnable n’est accepté, ni aucun sort de catégorie 3. Si vous blessez trop sévèrement un de vos compagnons, je peux vous garantir que le renvoi de l’école sera le cadet de vos soucis. Mais en dehors de ces règles… Aucune n’est érigée.

— On peut donc trahir ou abandonner ses coéquipiers, attaquer dans le dos…

— En temps normal, c’est plutôt à moi de faire ce genre de listing, Potter. »

Les élèves regardaient Harry médusés, choqués qu’il ose parler de ça. Une jeune femme de Serdaigle ne se priva pas pour formuler ce que beaucoup pensait tout bas :

« Peut-être que c’est comme ça qu’il arrive à survivre là où d’autres meurent… ?

— Peut-être que c’est comme ça que l’être humain pense à survivre, contra Harry sans état d’âme. Pense ce que tu veux Chang, mais dans la vraie vie, il n’y a pas de règles. Et je suis l’un des rares à l’avoir expérimenté ici. Et je pense que Sna… Le Professeur Snape veut nous le faire comprendre.

— … Je vois que vous n’avez pas bien compris mon propos, Potter : aucun point ne sera accordé dans mon cours…, lui adressa-t-il en le fixant intensément. Maintenant préparez-vous, quand le clairon que vous voyez chantera, la course commencera ! »

Harry se surprit à lui adresser un sourire en comprenant ce que son enseignant lui avait dit. Mais il reporta son attention sur Cho Chang qui le foudroyait du regard. Ça lui fit mal, mais pas autant que ce qu’elle avait osé sous-entendre. Autour de lui, se rassemblaient les Gryffondors, naturellement, mais quelques-uns des autres maisons lançaient des regards suppliants dans sa direction.

« Laissez tomber, je ne vais pas vous mener à la bataille, vous avez entendu ? Un seul va gagner. Alors il va falloir vous préparer à l’éventualité que l’un d’entre nous essaiera de… »

Il se tut, cherchant le mot adéquat, et il entendit Ron tousser grossièrement. Un verbe ordurier fusa, et Harry hocha la tête :

« Ouais, voilà. Pas mieux. Bon, pour ceux qui se souviennent de l’AO, on fait pareil. Et pour les autres… Vous faites au mieux. Gardez en tête qu’il n’y a pas que les Serpentards qui vont tenter de vous arrêter. Rien ne vous dit que les Serdaigles ne vont pas le faire, ou, croyez-moi : les Poufsouffles.

— Pourquoi tu dis ça, Harry ? Cédric avait tenté de…

— Laissez tomber. Ne comptez que sur vous-mêmes. Et si vous voulez vraiment faire des alliances, n’espérez pas me compter dedans.

— Attends, mec, pas même nous ? s’étonna Ron.

— Harry ne veut pas être obligé de nous trahir, ni devoir supporter le poids de sa responsabilité. Il a pour la première fois la possibilité de partir seul, et il va essayer. »

Neville avait expliqué ça avec son ton habituellement doux, mais ses yeux étaient d’une dureté telle qu’Harry baissa les siens, incapable de soutenir son regard. Il avait honte, mais c’était vrai. Pour une fois, une fois, il ne voulait être responsable de rien.

« Je sais que dans la vraie vie… »

Mais il fut coupé par le coup de clairon, et tous s’ébrouèrent en direction des diverses entrées du labyrinthe. Une branche lui griffa l’oreille, et il eut l’impression d’avoir rêvé la voix de son Professeur qui lui disait à son passage :

« Dans la vraie vie vous êtes seul, Potter. »