Il était une fois, une petite fille aux cheveux chocolat qui vivait dans un charmant village isolé au centre d’une immense forêt de pins. Elle était charmante et aimante, mais parlait d’une langue étrange et aucun enfant ne voulait d’elle pour amie. Elle parlait aux arbres, murmurait aux ruisseaux, chantait aux fleurs. Mais jamais elle n’allait vers les hommes et eux-mêmes se gardaient d’elle. Et malgré l’affection et les caresses de sa mère et de son père, la petite fille pleurait chaque soir dans son lit, son oreiller pour seul confident. L’enfant avait beau recevoir mille recommandations, mille invitations, elle ne parvenait jamais à aller au-delà de son appréhension. Lorsque la petite tentait de braver ses peurs et d’aller conter ses histoires à ses camarades, ils se gaussaient alors tous et lui tournaient le dos, prétendant ne pas l’entendre.

Un jour, alors que la fillette échappait à la poursuite d’une horde de garçons armés de bâtons, elle s’enfonça dans la forêt plus profondément qu’elle ne l’avait fait jusque-là. N’entendant plus les hurlements vindicatifs de ses camarades, elle prit le temps d’admirer la clairière dans laquelle elle se trouvait. Comme les arbres étaient hauts ! Leur feuillage dense baignait le lieu dans une vive lumière émeraude et la rumeur du village mourrait pour laisser place à la mélodie des oiseaux. Elle s’y attarda longuement, goûtant aux fruits les plus sucrés qu’elle ait pu déguster. Grimpant sur des chênes centenaires, sautant de branches en branches elle s’imaginait être une sauvageonne. Elle joua longuement à faire des ricochets sur une mare paisible, troublant une famille de cygnes qui s’envola dans un bruissement d’ailes rageur. D’un bout de bois mort, elle s’en fit une épée ; d’un morceau d’écorce elle se fit un bouclier. Et gambadant joyeusement au milieu des conifères, elle ne vit pas le ciel s’assombrir ni les étoiles poindre par-delà la cime des arbres.

Mais la nuit finit par tomber et le vent se leva. La forêt n’avait désormais plus rien d’enchanteur, et ses arbres adorés projetaient des ombres menaçantes partout où elle regardait. Glacée et affamée, elle tenta de retrouver son chemin et se mit à courir sans parvenir à trouver la route qu’elle avait empruntée. Les ténèbres devenaient plus noires encore et la faim lui tiraillait l’estomac. Elle était seule, avait peur et était perdue. Elle tomba à genoux et se mit à pleurer. A pleurer longuement en gémissant, en pestant, en accusant. Oh comme elle aurait voulu avoir un ami pour la guider hors de ces bois angoissants ! Oui, elle souhaitait un ami. Un ami fantastique, magique, brave avec qui elle pourrait vivre d’incroyables aventures.

Alors, les yeux encore embués de larmes, elle se recroquevilla sur elle-même et souhaita, souhaita, souhaita si fort qu’elle n’entendait plus rien d’autre que sa supplique qu’elle répétait comme une litanie. Elle sentit le désespoir l’envahir lorsqu’une petite lumière verte attira son attention. Glissant d’une fougère, la lueur s’approcha doucement d’elle jusqu’à ce qu’elle puisse distinguer une luciole qui lui souriait. L’enfant se frotta les yeux, se pinça, regarda partout autour d’elle pour vérifier qu’elle ne rêvait pas, mais la créature était belle et bien là et la fixait avec attention.

« Qui es-tu ? Demanda-t-elle

_ Et toi ? Lui répondit l’apparition d’une voix nasillarde.

_ J’ai l’air d’une petite fille, je suis donc une petite fille, voyons !

_ Et je ressemble à quoi, d’après-toi ?

_ Mais les lucioles ne sourient pas ! Elles ne parlent même pas !

_ Et les petites filles n’ont pas à pleurer, lui rétorqua la luciole. Pourquoi pleurais-tu ?

_ Je me suis perdue.

_ Non, tu m’as trouvé. Que me veux-tu ?

_ Mais… Mais enfin, c’est toi qui est venu, je ne te cherchais pas, j’essayais d’échapper aux garçons.

_ Tu m’as pourtant appelé à l’instant.

_ Non, je voulais un ami, et je veux rentrer chez moi.

_ Et c’est pour cela que je suis ici. Suis-moi, je te montre le chemin. En rentrant au village, tu auras des amis. »

Et sans attendre de réponse, la créature féerique s’éloigna jusqu’à ne plus être qu’une petite lumière guidant l’enfant en dehors des bois. Ils traversèrent la rivière, rejoignirent le chemin et enfin, lorsqu’ils furent sortis de la forêt, tous proches de l’église, la luciole se tourna vers la fillette en lui souriant.

« Te voilà arrivée. Rentre chez toi, mange avec tes parents, dors dans ton lit. Demain tu auras des amis. » Promit-elle avant de disparaître. La petite ne se fit pas prier et retourna en courant chez elle. Elle y trouva sa mère et son père furieux mais soulagés. Elle y mangea les restes d’un bon rôti et put même boire un délicieux chocolat chaud. Elle retrouva enfin le confort et la sécurité de son lit. Et pour la première fois de sa vie, ne versa aucune larme avant de sombrer dans ses rêves. Le lendemain, elle se réveilla toute guillerette, incertaine de l’aventure qu’elle venait de vivre. En descendant dans les cuisines, elle trouva sa mère en pleine conversation avec une dame âgée à la peau fripée. Sa maman se retourna et lui sourit alors que la vieille dardait sur elle un regard sombre et brillant, faisant frissonner la petite fille.

« Ton père et moi avons décidé de louer les services d’une gouvernante désormais. L’informa la matriarche d’un ton doux. Elle prendra soin de toi, te surveillera pour que tu ne te perdes plus et te racontera des histoires le soir avant de t’endormir. »

Et la gouvernante gouverna. Mais, contrairement à ce que l’enfant s’attendait, la vieille dame se révéla être une compagnie charmante et les journées solitaires de la petite se transformèrent en longues après-midi ensoleillées à siroter du jus de raisin en écoutant les contes et les légendes narrés par sa nurse. La fillette erra sur la mer avec Ulysse, ouvrit la caverne au trésor des quarante voleurs grâce à Ali-Baba, dansa au bal du prince dans des pantoufles de vair et affronta le géant aux côtés de Jacques et de son haricot magique. Ses nuits se peuplaient de songes enchanteurs, tous ses couchers se faisaient plus joyeux qu’avant. Et ses parents furent rassurés de la voir sinon avec d’autres de son âge, sourire grandement. Mais un jour, sa nourrice refusa de lui lire pour la septième fois l’histoire du Chat Botté, et, devant son insistance, la punie en la privant de récit du soir. Alors elle attendit que la vieille dame sortît de sa chambre pour allumer une chandelle et s’empara elle-même du gros livre de contes. Mais elle ne parvint jamais à déchiffrer les signes et s’endormit passablement sur les pages, les yeux encore brûlant de ses nombreuses tentatives. La petite fille se résolut donc à trouver le moyen d’échapper à la surveillance de sa gouvernante et retourna dans la clairière. Lorsqu’elle parvint à l’emplacement de la grande fougère, elle s’agenouilla et souhaita, souhaita, souhaita très fort d’avoir des amis quand elle le veut. Elle attendit longuement, craignant que la luciole ne revînt jamais ou que seule la nuit puisse la révéler. Mais la lueur se fit et de la plante goutta pour la deuxième fois l’étrange insecte.

« Tu t’es encore perdue ? Lui demanda-t-il.

_ Non, je suis là parce que je veux des amis toujours présents pour moi.

_ Ceux que je t’ai donnés ne te plaisent pas ? Tu m’en as demandé un, je t’en ai donné des milliers.

_ Des milliers seulement lorsque ma nanny veut bien me lire les histoires.

_ Soit, tu en auras des milliers quand tu le voudras en ce cas. »

Et la luciole l’emmena une nouvelle fois à travers les bois, la ramenant aux abords du village. Elle la pria de rentrer vite, d’aller embrasser ses parents et lui promit que le lendemain, elle aurait des milliers d’amis. Et l’enfant écouta. Elle courut encore pour ne pas inquiéter les adultes, embrassa sa mère et son père, encore essoufflée, et se coucha tôt pour voir le jour se lever plus vite. Elle descendit les marches de l’escalier menant aux cuisines et y croisa cette fois-ci son père qui remettait une bourse à la gouvernante en la remerciant. Lorsqu’il se retourna, il arborait un sourire franc et fier.

« Ta mère et moi avons décidé de t’envoyer à l’école pour apprendre à lire et à écrire. »

La fillette en sauta de joie. Sa maman lui confectionna un magnifique uniforme et la petite joua jusqu’à tard le soir avec sa nouvelle jupe et son cartable qui sentait encore le cuir neuf. Mais elle déchanta bien vite en allant à l’école. Apprendre à lire était très difficile et apprendre à écrire l’était davantage. Mais elle tint bon, et durant de nombreux mois la jeune écolière s’échinait à répéter ses mots, à affiner ses lettres ou encore à inscrire correctement son nom. Et bientôt, elle sut lire à voix haute les étiquettes du marché puis put enfin lire le gros livre de contes que la nurse avait laissé pour elle en cadeau de départ. La petite fille put lire tout son soûl chaque soir. Relire jusqu’à connaître par cœur le conte du Chat Botté et elle alla jusqu’à se faufiler discrètement la nuit dans la bibliothèque des parents pour trouver d’autres histoires encore.  Les autres enfants la méprisèrent davantage. Qui donc voulait comme amie d’une étrangère plongée dans de vieux volumes sans images ? Mais cela n’émut pas la fillette qui agrandissait de jour en jour sa longue liste de camarades imaginaires et ajoutait à son palmarès fictif des trophées plus exotiques de page en page. Mais les ouvrages qu’elle ne connaissait pas commençaient à manquer et ses parents se lassaient de dépenser tant de sous pour qu’elle puisse étancher sa soif d’histoires.

L’enfant sombra de nouveau dans une profonde mélancolie et revoir ses amis ne lui plaisait plus autant. Elle prenait même un malin plaisir à critiquer leurs choix, à rire de leur naïveté ou à exprimer fortement qu’elle, en de pareils cas, jamais elle n’aurait parlé à un loup. Jamais elle n’aurait renoncé au monde merveilleux de la mer ! Elle s’enfuit donc une nouvelle fois dans la forêt retrouver son improbable marraine la fée. Elle se prosterna cette fois-ci de tout son long aux racines de la fougère et souhaita, souhaita, souhaita très fort de pouvoir décider de qui elle voulait pour amis. Et le temps passa, jusqu’à ce qu’un soupir lui fasse relever la tête pour croiser le regard médusé de la luciole.

« Tu as trop d’amis maintenant ?

_ Non pas, j’en ai assez justement. Assez qu’ils ne soient pas logiques, assez qu’ils prennent les mauvaises décisions.

_ Que veux-tu donc à la fin, enfant ?

_ Je veux choisir mes amis, je veux qu’ils soient comme moi, je veux décider des aventures, je veux pouvoir les consoler quand ils ont mal, je veux pouvoir les arrêter s’ils font le mauvais choix !

_ Soit, tu les choisiras à ton image, en ce cas. »

Ils empruntèrent une troisième fois le chemin ramenant à la maison, et la luciole laissa une nouvelle fois la petite avec ces recommandations : la priant de remercier longuement ses parents pour ce don merveilleux qu’est la lecture et l’encourageant à parler sans peur de son plaisir à l’imagination. La lueur s’éteignit subitement, et elle s’élança jusqu’à chez elle pour trouver son père et sa mère au salon, prenant le brandy. Elle parla très vite, racontant comment elle avait adoré se trouver à bord d’un vaisseau pirate en plein abordage, expliquant comment elle aurait évité les pièges de Calypso, ou louant l’intelligence du Chat Botté tout  interrogeant ses parents sur son avenir à lui. Ils l’écoutèrent sans mot dire, souriant la plupart du temps, s’observant parfois d’un œil complice. Puis, lorsqu’elle eut fini, vidée d’avoir parlé si ouvertement pour la première fois du torrent de ses rêves, sa mère la raccompagna au lit, l’embrassa tendrement sur le front et la laissa aux bras de Morphée.

Elle se leva tôt ce matin-là et descendit avec hâte dans les cuisines, curieuse de découvrir quel prodige avait encore accompli la luciole. La seule chose qu’elle trouva fut un paquet enveloppé dans du papier kraft avec une carte où figurait simplement son nom. C’était l’écriture de sa mère. Elle défit le cadeau avec soin, les mains presque tremblantes et y découvrit un gros cahier à la reliure épaisse, aux pages blanches vierges. Dans le paquet trônait aussi un magnifique porte-plume en acier, et une petite bouteille d’encre noire. Les larmes aux yeux, elle serra contre elle avec amour le cahier, et entreprit de dévisser doucement la bouteille d’encre. Elle trempa ensuite la plume puis inscrivit son nom et son prénom en haut de la première page, avant de frissonner. Au centre, sur cette première page, défilaient nombre de titres d’histoires, de noms de héros ou de créatures magiques.

Elle ne savait pas ce qu’elle allait vivre encore, mais elle était certaine que ces aventures-là, allaient être encore plus merveilleuses que les autres.

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