« Tenez Monsieur Delorme, offert par la maison !

— Allons, allons, je ne peux accepter Mademoiselle, je suis un citoyen tout à fait normal. Je tiens à payer moi-même mon café. »

Les collaborateurs, journalistes et même la jeune femme derrière son bar, éclatèrent de rire comme si cette réponse trahissait un esprit tout à fait délicieux. Dans un geste emprunté, prenant le temps de laisser le cliquetis des appareils photo faire leur symphonie habituelle, Charles Delorme tira de son complet trois-quarts un minuscule portefeuille capable de ne contenir qu’une seule carte de crédit. Sans doute la pochette avait été achetée expressément par son assistante la veille dans cette seule et unique optique. Nouveaux flashs, et Delorme inséra la carte dans la fente de l’appareil, le corps pratiquement entièrement tourné vers les journalistes, un énorme sourire étalé sur son visage.

Il ne cilla même pas lorsque la jeune femme toussota doucement, tentant de lui dire discrètement qu’il s’était trompé de sens. Ce n’est que lorsqu’on lui fit ouvertement la remarque – un scribouillard du Canard Enchainé, sans doute – que Delorme perdit quelque peu de sa superbe, sous les rires plus ou moins gênés de l’assemblée.

Même Lui ne put s’empêcher de ricaner en voyant le Sénateur rougir de honte et retourner sa carte de crédit avant de la remettre dans l’orifice, puis, de demander, devenant de plus en plus cramoisi, à son assistante quel pouvait bien être son code qui n’avait plus rien de secret. Relevant la queue de pie de son costume, Il prit place sur un des rares sièges vides du bar, personne ne faisant de toute évidence attention à Lui, et Il se contenta d’observer le Sénateur d’un œil fatigué. Charles Delorme prit son café après l’avoir payé et engagea une conversation tout à fait banale avec la serveuse, faisant de ce moment un véritable interrogatoire, digne des plus grands conseillers en orientation. Et pendant que la pauvrette expliquait que “non, elle n’avait pas fait d’étude pour servir des cafés”, mais que “oui, elle était très contente d’avoir un travail”, et que “oui, elle allait voter aux prochaines élections”, Lui se contenta d’observer la scène, s’agaçant du manège de l’homme politique, commentant à voix haute la plupart de ses actions :

« Ferme-la Charles, t’es mal placé pour lui faire le chapitre sur la citoyenneté, et de ce que j’en sais, Magalie paie ses impôts en temps et en heure, elle. »

Il ne murmurait pas, ne faisait pas particulièrement attention à ce qu’on ne l’entende pas. En fait, n’importe qui aurait pu écouter cette réplique, si tant est que ce n’importe qui soit en mesure de Le repérer. Et ce n’est pas qu’Il était du genre discret. Bien au contraire, vous pensez bien ! Entièrement vêtu d’un costume taillé sur mesure, à queue de pie comme l’on pouvait faire il y a près d’un siècle, un haut de forme habituellement vissé sur sa tête, Il détonnait dans ce paysage moderne. Pourtant, personne ne Lui prêtait attention.

Charles Delorme éclata de rire bruyamment. Un rire rendu gras par le whisky et la nourriture trop riche. Sa trachée semblait être aussi bouchée que ses artères. Il venait sans doute de dire quelque chose d’incroyablement spirituel, car tout le bar s’esclaffa, entre deux tressaillements de perche à prise de son, et trois grattages sur carnet bloc-notes. L’attroupement s’ébroua, lorsque Delorme posa sur la table un billet de 20 euros, en coulant un regard profondément paternel, agrémenté d’un clin d’œil complice à la serveuse.

« Et un petit quelque chose pour la gentillesse et le sourire de Mademoiselle » gloussa-t-il.

Les hommes opinèrent du chef en ajoutant d’autres qualificatifs aux visées séductrices, et les femmes raclèrent leur gorge dans une tentative de rire chaleureux. Ce petit monde était rôdé sur ses rôles, yavait pas à dire.

« Tu sais même pas la valeur de ce que tu viens de poser, Charles… À tel point que Corine est obligée de changer le billet ! » s’agaça l’homme à la queue de pie.

En effet, l’assistante du Sénateur reprenait discrètement le billet pour le remplacer par un papier de 5 euros, autrement plus raisonnable pour un pourboire. Magalie la serveuse allait bien déchanter une fois les caméras parties. Ce qui ne tarda d’ailleurs pas. Dans un grand vacarme, à coups d’au revoir tonitruants, de remerciements et de promesses de revenir « très très vite, oui, oui, c’est promis, pour fêter la victoire, oui ! » Charles Delorme, sa cour et la cohorte de journalistes s’extirpèrent de ce boui-boui que chacun trouvait pittoresque, mais relativement répugnant.

Grimaçant, et après un énième soupir, Il se releva de mauvaise grâce et se décida à suivre son Sénateur, maudissant cette journée de campagne qui n’en finissait plus. Il fallut attendre que Delorme se rende à son hôtel particulier du 16ème, non sans avoir appelé Madame pour dire qu’il devait travailler tard, finisse son affaire avec une quelconque pauvrette à qui il avait promis une interview exclusive, et s’endorme presque illico en ronflant abondamment ; pour qu’Il puisse s’en aller. Penché au-dessus du Sénateur, l’homme à la queue de pie hésita, puis se résigna, tournant les talons en pestant. Il quitta la chambre du politique par la porte menant au dressing, prenant un ascenseur qui n’existait pas, finissant par la même sa journée de travail.

Durant le trajet interdimensionnel, Il tira de la poche ventrale de son veston sa petite montre à gousset. Il avait encore fait un tour de cadran quasi complet… Pour rien. Son humeur s’aggrava encore, si cela eut été possible et même la perspective de boire un verre ne lui tira pas un seul rictus aimable. Son existence était vraiment merdique.

L’ascenseur finit par s’arrêter, dans un cliquetis de rouages tous aussi inexistants, et l’homme à la queue de pie ouvrit l’unique porte sans chambranle devant lui, avant de s’engouffrer dans une salle immense et bruyante. Le contraste avec son humeur morose était presque comique : partout autour de lui, l’on entendait les conversations fuser de toutes parts, le bruit des verres qui s’entrechoquent, la musique vieillotte jouée par un orchestre sur une scène perchée au-dessus des danseurs. Aujourd’hui, c’était Jazz des années 50, et les claquettes allaient bon train pour accompagner les musiciens. Il venait d’entrer dans une sorte de taverne qui transcendait les âges, où l’ambiance et la décoration variaient en fonction des humeurs de son propriétaire, le Seigneur Dion, autrement plus connu sous le nom de Bacchus, ou Dionysos. Pour l’heure, Dion rayonnait à la contrebasse sur la scène, ses cheveux bruns bouclés battant le rythme en même temps que sa godasse droite blanche et noire en cuir ciré.

L’homme à la queue-de-pie ne s’embarrassa pas de saluer le propriétaire des lieux, et slaloma entre les tables rondes et sièges de cuir, pour s’affaler dans un coin bordé de banquettes moelleuses. Bien à l’écart, sur une table uniquement éclairée d’une simple lampe art-déco, Il espérait se gaver de cette paix qui lui faisait cruellement défaut, et commanda immédiatement un whisky à une des serveuses qui passaient par là. On lui donna enfin son verre, dans lequel craquaient des glaçons manifestement aussi en colère que lui, et Il le vida d’un trait avec soulagement, avant d’en recommander un autre. Un éclat de rire derrière le fit frissonner. Il abaissa la tête, espérant se noyer dans son alcool, mais Il savait déjà qu’il était foutu.

« Hey Dette ! Youhou ! Attends, on arrive !!

— Et merde… » Grommela le susnommé.

Dans son giron, un homme élancé d’une très grande beauté au teint basané et à la barbe parfaitement taillée était accompagné d’une jeune fille énergique qui donnait l’impression de ne pas avoir plus de seize ans. C’était elle qui venait de l’interpeller en faisant de grands signes et en lui adressant un sourire ravageur. C’était respectivement Narcissisme et Selfie, très populaires chez les mortels, et de facto, chez eux aussi. Sans même prendre le temps de lui demander son avis, ils s’installèrent à sa table. Narcissisme commanda pour eux deux, offrant comme de coutume son verre à la demoiselle, ce qui fit penser à Dette, qu’au vu de son regard insistant, il ne parvenait toujours pas à la faire tomber sous son charme.

« Qu’est-ce que tu fais tout seul, au lieu d’aller à notre table ? demanda Selfie à son comparse morose, feignant d’ignorer le verre offert.

— Je fais un solitaire avec des cartes invisibles pour les gens posant des questions stupides.

— N’importe quoi ! s’esclaffa-t-elle. Aller, plus sérieusement ?

— Je transcende le vide de mon existence et le sublime en vidant les réserves de Whisky de Dion…

— Oh non, il recommence, se plaignit Narcissisme d’une voix délicieusement profonde. Arrête un peu Dette, tu deviens presque aussi ennuyant que Dépression.

— Chut ! Elle va t’entendre. »

Selfie avait raison : à l’entrée se tenait un groupe de trois qui avançait dans leur direction. Une femme austère aux traits de documentaliste, un petit homme trapu au costume impeccable, et, derrière eux, une femme voûtée au visage caché par un rideau de cheveux noirs.

« Oh non… Il ne manquait plus que ça. » Gémit Dette rapidement approuvé par un bref mouvement de tête par Narcissisme.

Il faut dire que ce dernier n’appréciait guère Ambition, qui n’était, selon lui, rien d’autre qu’un bonimenteur en costume sur mesure. Administration – la femme à l’air revêche – les repéra, et elle et Ambition se dirigèrent droit vers eux, la pauvre Dépression à leur suite, traînant les pieds comme à son habitude.

« Alors…? demanda Ambition avec une voix anormalement enjôleuse, On fait… Mu-muse ?! »

Selfie et Narcissisme se regardèrent d’un air gêné, Administration leva les yeux aux ciels, Dépression renifla bruyamment, et Dette avala de travers sa gorgée, se brûlant la trachée avec le Whisky au passage. Sans doute était-ce trop pour cet homme à la queue de pie qui ne supporta pas cette tentative de jeu de mots raté. Car muses, ils l’étaient tous, mais amusés, certainement pas. Et Dette éructa, dans une saillie digne de Colère.

« Arrête. Juste, arrête de croire que tu es drôle. Tu N’ES PAS Humour, tu ne PEUX PAS être aussi bon que lui, contente-toi de ton domaine, putain, arrête de…

—  … D’en vouloir toujours plus ? le coupa amusé Ambition en arrondissant ses voyelles.

— ET ARRÊTE AVEC CETTE VOIX ! Même Charme lancé en plein délire ne parle pas comme ça ! Ah, garçon, un autre verre ! tempêta Dette dans une même foulée.

— Il a raison, chacun à sa place, opina Administration en commandant son habituelle eau gazeuse.

— Parfois, on n’en a tout simplement pas… »

Le groupe ignora superbement Dépression, comme toujours, et chacun entama de raconter sa journée, sous le regard qui devenait de plus en plus vitreux de Dette.

Deux heures après, l’ambiance de la taverne avait radicalement changé, les banquettes avaient laissé place à des tabourets de bois dur et les tables à des tonneaux puant la bière trop sucrée. Une épaisse fumée flottait dans les airs et pendant que Dion jouait du violon en dansant sur la scène, Joie chantait avec Charme un air de pirate plutôt connu. L’ensemble des muses présentes, des plus insignifiantes aux plus connues tapaient dans leurs mains devant ce spectacle vivifiant. À l’exception de nos comparses à l’écart qui commençaient pour certains à ressentir les effets de la boisson. Dette, plus particulièrement, qui brisa la relative bonne ambiance par sa voix embuée d’alcool :

« Je veux ma mutation. »