Le territoire était enfin vidé de son occupant encombrant. Le silence régnait de nouveau en ces lieux qui étaient – en réalité – les siens. De son point de vue, la surface était grande, car il ne voyait pas les choses sous l’angle de la gravité. À vrai dire, il ne voyait pas non plus les choses sous l’angle de son esclavagiste : un fauteuil n’était pas la propriété des bipèdes, qu’il sache !
Pas plus que les belles boiseries recouvrant chaque meuble n’étaient des décorations. Tout avait son utilité ! Et les humains, pour autant qu’il en ait rencontré, se contentaient de les amasser sans exploiter leur potentiel. Les rideaux devenaient des échelles douces sous les pattes et les pieds de la table faisaient d’excellentes meules à aiguiser. Non, réellement, ces grands singes n’avaient aucune conscience des possibilités qui s’offraient aux plus imaginatifs. Il ronronna de satisfaction. Enfin seul dans son immense salle de jeu, il était libre de ses mouvements.

Avisant le pan de mur où pendaient encore des lambeaux de tapisserie – peut-être l’une de ses plus grandes œuvres incomprises – il hésita à reprendre son dur labeur lorsque qu’un faible clapotis attira son attention. Ses oreilles (si mignonnes, disait sa maîtresse) pivotèrent en direction du bruit, accompagnées par le regard perçant du chaton ayant flairé sa prochaine occupation. Épousant parfaitement chaque angle de l’appartement, Gribouille de son nom humain, fondait sur la cible dans le silence calculé du prédateur. D’une patte légère et agile, il bondit sur le guéridon où était posé un étrange objet en tissu. Il frémit d’excitation. Ce n’était pas la première fois qu’il entendait ce son, mais cette fois-ci, il lui était porté aux oreilles avec une netteté qui le fit vibrer. Quelque chose était dedans. N’importe qui, qui comprenait un minimum le langage corporel du chat, aurait pu voir un sourire goguenard se dessiner derrière ses moustaches. Oui, Gribouille faisait à présent le lien avec ce fameux après-midi où sa maîtresse l’avait honteusement enfermé dans les toilettes. Comme par magie cette étrangeté esthétique était apparue ensuite. Bien que sa tortionnaire s’acharnait à lui parler par onomatopées, Gribouille n’était pas stupide, le tissu n’était pas l’objet. Et dans l’objet, il y avait quelque chose qu’il ne devait pas voir. Sautillant presque d’une excitation palpable, il contourna comme il put le bibelot et se décida d’agripper délicatement le voile pour le tirer en arrière. Ses pupilles se dilatèrent de surprise. D’heureuse surprise. Un puissant sentiment d’allégresse l’envahit, plus puissant encore que la satisfaction d’arracher le papier peint.

Dans un globe en verre, grossi par l’effet de loupe, se trouvaient deux créatures aux couleurs criardes et au regard passablement vide d’intelligence. L’une d’elles cessa son interminable ballet circulaire, remarquant enfin la présence du félin. Gribouille abaissa la tête, se forçant à adopter la position la plus neutre possible. L’incongru locataire s’approcha de lui, trop heureux, d’avoir un nouveau compagnon. Il commença par tenter de communiquer avec lui, mais ne réussit qu’à produire plus de bulles qui s’écrasèrent à la surface de l’eau. Les poils de la queue s’électrisant, le jeune chaton tentait tant bien que mal de contenir sa fébrilité. Le poisson rouge essaya une nouvelle fois de lui exprimer toute sa joie, en effectuant quelques loopings et autres cabrioles aquatiques. Cette fois-ci, la queue de Gribouille doubla de volume et sa respiration se fit plus saccadée encore. Il ronronna en direction de l’amphibien qui l’interpréta comme le signe évident d’une grande amitié naissante. Comme Neptune était heureux à cet instant ! Il exulta, recommençant ses figures, accueillant cette rencontre avec l’enthousiasme naïf propre à sa race. Il ne prit cependant pas garde à l’ombre grandissante qui se projetait dans l’aquarium. Gribouille se hissa sur ses pattes arrière avec une lenteur calculée, prêt à plonger ses griffes dans l’eau. L’eau, comme il détestait cela en temps normal. Mais là, Gribouille en était certain, il pouvait bien faire une exception. Soudain, le bruit métallique d’une clef que l’on tourne dans la serrure s’éleva dans l’appartement, forçant le chaton à s’écarter du bocal. Le geôlier-qui-interdit-toutes-les-choses-amusantes venait de rentrer. Le jeune chat adopta un air nonchalant de celui qui « reste sage, toujours sage, même lorsque son maître est absent » et l’humaine ne remarqua ni le tissu qui avait glissé du meuble, ni la proximité du chasseur et de sa proie favorite. Avec un dernier regard plein de promesses en direction de Neptune et Némo, Gribouille alla saluer, comme il se devait la propriétaire des lieux, qui ne comprit pas pourquoi, ce soir, son chaton était d’aussi bonne humeur…